← Novel

Alaric l'immortel

Chapter 25 / 195

‹›

Chapitre 25 — Les noms du destin

Alaric l'immortel

Trois jours plus tard.

Les listes furent enfin prêtes.

Depuis plusieurs jours, le camp vivait dans l'attente. Les entraînements continuaient, les gardes étaient relevés comme d'habitude, les repas étaient pris autour des feux, mais chacun savait que quelque chose approchait.

Les Thermopyles n'étaient plus une simple possibilité.

Elles étaient devenues une destination.

La nouvelle se répandit dès l'aube.

Personne n'eut besoin de l'annoncer officiellement.

Les hommes le comprirent en observant les officiers qui circulaient plus nombreux que d'habitude, les messagers qui traversaient le camp au pas de course et les chefs de groupes qui recevaient des instructions à voix basse.

Aujourd'hui, des noms allaient être prononcés.

Aujourd'hui, certains hommes apprendraient qu'ils marcheraient avec Léonidas.

Et chacun savait ce que cela pouvait signifier.

Même si personne ne le disait ouvertement.

Alaric se tenait parmi les Spartiates.

Autour de lui, les guerriers attendaient.

Nikandros était à sa droite.

Le vétéran se trouvait quelques rangs plus loin.

Personne ne parlait.

Même les hommes habituellement les plus bavards semblaient avoir perdu l'envie de plaisanter.

Nikandros lui-même gardait le silence.

Ce simple détail suffisait à montrer l'importance du moment.

Alaric observait les visages autour de lui.

Certains paraissaient confiants.

D'autres semblaient tendus.

Quelques-uns fixaient le sol.

D'autres regardaient droit devant eux.

Mais tous attendaient.

Tous.

Finalement, un officier s'avança.

Le brouhaha du camp s'éteignit progressivement.

L'homme tenait un long parchemin roulé sous son bras.

Lorsqu'il le déplia, le léger froissement du papyrus sembla résonner dans le silence.

Puis il commença à lire.

Sa voix était claire.

Calme.

Implacable.

Nom après nom.

Les affectations étaient annoncées.

Certains hommes resteraient pour défendre Sparte.

D'autres rejoindraient différentes garnisons.

D'autres encore seraient envoyés renforcer les alliés grecs.

Chaque nom provoquait une réaction discrète.

Un hochement de tête.

Un soupir.

Un regard échangé.

Rien de plus.

Les Spartiates avaient appris depuis longtemps à maîtriser leurs émotions.

Puis vint le premier nom qui comptait réellement pour Alaric.

— Nikandros.

Le Spartiate resta parfaitement immobile.

Comme si rien ne s'était passé.

Mais Alaric le connaissait depuis trop longtemps.

Il remarqua immédiatement le léger relâchement de ses épaules.

La tension avait disparu.

Nikandros avait été choisi.

Bien sûr qu'il l'avait été.

Personne n'aurait imaginé le contraire.

Pourtant, entendre son nom rendait la chose réelle.

Définitive.

La lecture continua.

Encore.

Encore.

Puis vint le nom du vétéran.

Le vieil homme hocha simplement la tête.

Aucune émotion visible.

Aucune surprise.

Comme si le destin venait simplement confirmer ce qu'il savait déjà.

Alaric l'observa quelques secondes.

Il se demanda combien de fois cet homme avait vécu une scène semblable.

Combien de listes.

Combien de départs.

Combien d'amis perdus.

Puis son attention revint vers l'officier.

Les noms continuaient.

Mais le sien n'était toujours pas prononcé.

Les secondes semblaient s'étirer.

Une étrange sensation naquit dans son ventre.

Et si son nom n'apparaissait pas ?

Et s'il restait ici ?

Pendant un instant, il imagina cette possibilité.

Voir partir Nikandros.

Voir partir Léonidas.

Rester derrière.

Observer l'Histoire de loin.

Peut-être était-ce préférable.

Peut-être...

— Alaric.

Le mot tomba comme un coup de marteau.

Son cœur manqua un battement.

Le monde sembla ralentir.

Puis reprendre brusquement son cours.

Son nom venait d'être prononcé.

Il avait été choisi.

Lui aussi partirait.

Lui aussi marcherait vers les Thermopyles.

Lorsque la lecture prit fin, personne ne célébra.

Personne ne cria.

Personne ne manifesta sa joie.

Les hommes se dispersèrent lentement.

Certains échangeaient quelques mots.

D'autres restaient silencieux.

Ceux qui avaient été retenus commençaient déjà à préparer leur esprit au voyage.

Ceux qui restaient derrière tentaient de cacher leur déception.

À Sparte, l'honneur était une chose étrange.

Être choisi pouvait conduire à la mort.

Ne pas l'être pouvait laisser une blessure plus profonde encore.

Dans l'après-midi, les hommes sélectionnés furent convoqués.

Ils se rassemblèrent devant Léonidas.

Le roi les observa longuement avant de parler.

Son regard passait d'un visage à l'autre.

Comme s'il cherchait à mémoriser chacun d'eux.

Lorsqu'il prit enfin la parole, sa voix était calme.

Sans emphase.

Sans grand discours.

— Nous marcherons vers le nord.

Le silence était total.

— Nous ne sommes pas nombreux.

Mais nous n'avons jamais compté sur le nombre.

Nous avons été choisis pour tenir.

Pour gagner du temps.

Pour permettre à la Grèce de se préparer.

Les hommes écoutaient sans bouger.

— Là-bas, aux Thermopyles, nous ne défendrons pas seulement Sparte.

Nous défendrons chaque cité qui refuse de se soumettre.

Chaque famille.

Chaque enfant.

Chaque homme libre.

Le regard du roi se fit plus dur.

— Je ne vous promets pas la victoire.

Je ne vous promets pas la gloire.

Je ne vous promets même pas le retour.

Ces mots frappèrent l'assemblée avec plus de force qu'un cri.

Parce qu'ils étaient vrais.

— Ceux qui craignent cette vérité peuvent encore partir.

Personne ne bougea.

Pas un seul homme.

Léonidas les observa quelques secondes.

Puis hocha lentement la tête.

— Alors préparez-vous.

Nous partons à l'aube.

Cette nuit-là, Alaric dormit peu.

Comme beaucoup d'autres.

Le camp semblait plus silencieux que d'habitude.

Les conversations étaient rares.

Les rires presque absents.

Partout, des hommes vérifiaient leur équipement.

Réparaient une lanière.

Affûtaient une lame.

Rangeaient leurs affaires.

Comme si ces gestes simples permettaient d'oublier ce qui les attendait.

Alaric resta longtemps assis près de son sac.

Son bouclier reposait contre un rocher.

Sa lance était posée à côté de lui.

Son épée brillait faiblement sous la lumière du feu.

Puis son regard se posa sur les objets cachés au fond de son paquetage.

Son téléphone.

Ses clés.

Son portefeuille.

Les derniers vestiges de son ancienne vie.

Il les sortit lentement.

Les observa.

Ces objets semblaient appartenir à quelqu'un d'autre.

À un homme disparu depuis longtemps.

Pourtant, ils étaient la preuve qu'il avait réellement existé.

Qu'il n'avait pas rêvé son ancienne vie.

Il rangea finalement le tout.

Avec précaution.

Comme un souvenir précieux.

Nikandros vint s'asseoir près de lui.

Pendant quelques instants, ils regardèrent simplement les flammes.

Puis le Spartiate parla.

— Tu as peur ?

Alaric ne chercha pas à mentir.

— Oui.

Nikandros hocha la tête.

— Moi aussi.

Cette réponse le surprit davantage.

Parce que Nikandros semblait toujours sûr de lui.

Toujours prêt.

Toujours solide.

Mais ce soir-là, il paraissait simplement humain.

— C'est étrange.

Dit-il finalement.

— Quoi ?

— Toute ma vie, on m'a préparé à ce moment.

Et maintenant qu'il est là...

Il paraît plus réel que je ne l'imaginais.

Alaric comprenait parfaitement.

Pendant des années, les Thermopyles avaient été une histoire.

Une bataille célèbre.

Une légende.

Maintenant, elles étaient devenues une route.

Une destination.

Une réalité.

— Tu crois qu'on reviendra ?

Demanda soudain Nikandros.

La question resta suspendue dans l'air.

Alaric sentit sa gorge se serrer.

Il connaissait la réponse que racontait l'Histoire.

Mais il ignorait encore si cette Histoire pouvait changer.

Il aurait voulu dire oui.

Il aurait voulu rassurer son ami.

Mais aucun mot ne vint.

Nikandros comprit immédiatement.

Il détourna les yeux vers le feu.

Puis murmura :

— Alors faisons en sorte que notre départ ait un sens.

À l'aube, les hommes se rassemblèrent.

Le ciel était encore teinté de gris lorsque les premières colonnes se formèrent.

Le camp entier semblait éveillé.

Même ceux qui ne partaient pas étaient venus assister au départ.

Personne ne parlait.

Les regards suffisaient.

Léonidas se tenait en tête de la colonne.

Immobile.

Le vétéran était déjà en place.

Nikandros ajustait les sangles de son bouclier.

Alaric prit sa position parmi eux.

Le soleil commençait à apparaître derrière les collines.

Devant eux s'étendait la route du nord.

Longue.

Poussiéreuse.

Inévitable.

La route des Thermopyles.

Nikandros se tourna vers lui.

— Prêt ?

Alaric regarda l'horizon.

Pendant une seconde, il revit l'autoroute sous la pluie.

Les phares.

Le choc.

Puis Sparte.

Les années d'entraînement.

Les combats.

Les amis.

Tout ce qui l'avait conduit jusqu'ici.

Puis il répondit honnêtement :

— Non.

Un léger sourire apparut sur le visage de Nikandros.

— Parfait.

— Pourquoi ?

— Parce que personne ne l'est vraiment.

Le signal du départ retentit.

Les premières lignes se mirent en mouvement.

Puis les suivantes.

Alaric inspira profondément.

Et commença à marcher.

Cette fois, il ne suivait plus une rumeur.

Ni une légende.

Ni un chapitre d'un livre d'Histoire.

Il marchait vers l'événement lui-même.

Vers les Thermopyles.

Vers le lieu où le passé et son avenir allaient enfin se rencontrer.

‹ PreviousNext ›