Après cette nuit sur la colline, quelque chose changea chez Alaric.
Pas à l'extérieur.
Les autres ne remarquèrent rien.
Il continua de s'entraîner.
De plaisanter avec Nikandros.
De participer aux tâches quotidiennes.
Tout semblait normal.
Il se levait avant l'aube comme les autres.
Courait avec les autres.
Transpirait avec les autres.
Recevait les mêmes coups.
Infligeait les mêmes.
Aux yeux de Sparte, rien n'avait changé.
Et pourtant...
Pour lui, plus rien ne l'était.
Depuis des années, il vivait au jour le jour.
Il apprenait.
Il survivait.
Il s'adaptait.
Il avait fini par accepter cette nouvelle existence sans trop regarder vers l'avenir.
Mais désormais, l'avenir venait de reprendre toute sa place.
Et il avançait vers lui à grands pas.
Cinq ans.
Le chiffre revenait sans cesse.
Comme un écho.
Comme une obsession.
Pendant l'entraînement.
Pendant les repas.
Pendant ses rares moments de repos.
Lorsqu'il aiguisait sa lame.
Lorsqu'il nettoyait son bouclier.
Lorsqu'il observait les jeunes recrues s'exercer sous les cris des instructeurs.
Cinq ans.
Cela paraissait à la fois immense et terriblement proche.
Dans son ancienne vie, cinq ans représentaient une éternité.
Ici, après tout ce qu'il avait traversé, cela ressemblait à un battement de cœur.
Cinq ans avant les Thermopyles.
Cinq ans avant que Léonidas ne devienne une légende.
Cinq ans avant que des centaines d'hommes marchent vers une mort certaine.
Cinq ans avant que le monde grec tout entier retienne son souffle.
Et lui connaissait déjà leur destin.
Ou du moins une partie de celui-ci.
Il connaissait le nom de la bataille.
Il connaissait son issue.
Il connaissait les récits qui traverseraient les siècles.
Mais il ignorait encore les détails.
Les visages.
Les voix.
Les hommes.
À l'école, dans son ancienne vie, les Thermopyles n'étaient qu'un chapitre dans un manuel.
Quelques dates.
Quelques chiffres.
Quelques lignes.
Aujourd'hui, ces lignes avaient des noms.
Des rires.
Des habitudes.
Des rêves.
Et cela changeait tout.
Cette pensée le hantait.
Parce qu'elle soulevait une question impossible.
Devait-il agir ?
Ou ne rien faire ?
Pendant plusieurs semaines, il tourna le problème dans tous les sens.
Sans trouver de réponse.
Car chaque possibilité semblait mauvaise.
S'il parlait, qui le croirait ?
Personne.
Pourquoi un jeune guerrier prétendrait-il connaître l'avenir ?
Les dieux lui auraient parlé ?
Une vision ?
Une prophétie ?
Même cela paraîtrait absurde.
Et puis il y avait une autre peur.
Plus profonde, blein plus dangereuse.
Et si quelqu'un le croyait ?
Que se passerait-il alors ?
Comment expliquer ce qu'il était ?
Comment expliquer ce qu'il savait ?
Comment expliquer qu'il venait d'un monde qui n'existait pas encore ?
Il imaginait déjà les regards.
La méfiance.
Les questions.
Les soupçons.
Non.
Parler n'était pas une solution.
Mais se taire n'en était pas une non plus.
Car chaque jour qui passait rapprochait ses amis d'un destin qu'il connaissait déjà.
Un soir, alors qu'il s'entraînait avec Nikandros, ce dernier remarqua son manque d'attention.
Le bâton d'Alaric arriva une fraction de seconde trop tard.
Nikandros le frappa immédiatement à l'épaule.
— Aïe !
— Tu es distrait.
— Je réfléchissais.
— Encore ?
— Oui.
— Mauvaise idée.
— Tu dis toujours ça.
— Parce que c'est toujours vrai.
Alaric leva les yeux au ciel.
Nikandros abaissa son bâton.
Puis observa son ami.
Cette fois, son expression était différente.
Moins moqueuse.
Plus attentive.
— Qu'est-ce qui te préoccupe vraiment ?
La question était sincère.
Et cela surprit légèrement Alaric.
Pendant quelques secondes, il envisagea même de répondre honnêtement.
Pas totalement.
Pas toute la vérité.
Mais au moins une partie.
Puis il renonça.
Comment expliquer une inquiétude née plusieurs millénaires dans le futur ?
Les années avaient transformé leur relation.
Ils n'étaient plus simplement des partenaires d'entraînement.
Ils étaient devenus frères d'armes.
Même si aucun des deux ne l'aurait formulé ainsi.
Les Spartiates n'étaient pas connus pour leurs grands discours sentimentaux.
Ils exprimaient leur affection autrement.
Par leur présence.
Par leur loyauté.
Par leur confiance.
Nikandros avait été là lorsqu'Alaric ne comprenait pas un mot de grec.
Lorsqu'il tombait à chaque exercice.
Lorsqu'il ignorait tout des coutumes locales.
Il s'était moqué de lui sans relâche.
Mais il l'avait aussi aidé.
Protégé parfois.
Encouragé souvent.
Et sans qu'ils s'en rendent compte, une véritable amitié était née.
Une amitié forgée dans la sueur, les blessures et les années.
— Tu crois au destin ?
demanda soudain Alaric.
Nikandros cligna des yeux.
— Voilà donc ce qui occupe ton esprit ?
— Réponds.
Le Spartiate réfléchit quelques secondes.
Ce qui, venant de lui, était déjà remarquable.
— Je crois que les dieux tracent certaines routes.
— Et les hommes ?
— Les hommes choisissent comment les parcourir.
Alaric resta silencieux.
Cette réponse était plus réfléchie qu'il ne l'aurait imaginé.
Elle ressemblait davantage à quelque chose que le vétéran aurait pu dire.
— Pourquoi cette question ?
Demanda Nikandros.
— Simple curiosité.
— Mensonge.
— Peut-être.
— Définitivement.
— Tu es devenu méfiant.
— Non.
Je te connais simplement mieux qu'avant.
Cette remarque fit sourire Alaric.
Parce qu'elle était vraie.
Ils reprirent leur entraînement.
Les bâtons s'entrechoquèrent.
Le bois claqua dans l'air.
Leurs mouvements étaient devenus presque instinctifs après toutes ces années.
Mais la conversation continua.
— Tu penses trop au futur.
Déclara Nikandros.
— Et toi pas assez.
— Pourquoi penser à demain alors qu'aujourd'hui suffit déjà à nous faire souffrir ?
— C'est une philosophie étonnamment spartiate.
— Merci.
— Ce n'était pas un compliment.
Les deux hommes éclatèrent de rire.
Puis Nikandros ajouta :
— Sérieusement.
Tu regardes toujours loin devant.
Comme si tu cherchais quelque chose.
— Peut-être que je cherche quelque chose.
— Et tu l'as trouvé ?
Alaric hésita.
— Pas encore.
— Alors arrête de chercher et frappe plus vite.
Le bâton de Nikandros s'abattit immédiatement sur son bras.
— Aïe !
— Tu vois ?
Tu réfléchissais encore.
Plus tard dans la soirée, Alaric retrouva l'instructeur.
Le vétéran observait plusieurs jeunes recrues s'entraîner.
Comme souvent.
Il semblait capable de passer des heures ainsi.
À regarder.
À analyser.
À corriger.
Comme si chaque erreur commise par une recrue était une offense personnelle.
— Tu as l'air préoccupé.
Dit-il sans même se retourner.
Alaric eut un sourire.
— Est-ce que tout le monde lit dans mes pensées aujourd'hui ?
— Non.
Tu frappes plus fort quand tu réfléchis.
Et tu réfléchis trop quand quelque chose t'inquiète.
Alaric resta silencieux.
Puis s'assit près de lui.
Le vieux guerrier ne posa aucune autre question.
Il attendit simplement.
Comme s'il savait que les réponses viendraient d'elles-mêmes.
Le soleil déclinait lentement.
Les ombres s'étiraient sur les terrains d'entraînement.
Les cris des recrues devenaient moins nombreux.
La chaleur de la journée commençait à disparaître.
Pendant plusieurs minutes, aucun des deux ne parla.
Puis Alaric posa une question.
— As-tu peur de la mort ?
Le vétéran éclata de rire.
Un rire bref.
Rugueux.
— Voilà une question intéressante.
— Je suis sérieux.
— Moi aussi.
L'homme observa les jeunes guerriers.
Puis répondit :
— Bien sûr que je crains de mourir.
La réponse surprit Alaric.
Parce qu'elle était immédiate.
Sans hésitation.
Sans faux courage.
— Les gens pensent que les guerriers ne craignent pas la mort.
Continua le vétéran.
— Ce n'est pas vrai ?
— Non.
Seuls les idiots ne craignent pas la mort.
Les hommes courageux la craignent.
Mais avancent malgré elle.
Le silence retomba.
Puis l'instructeur ajouta :
— J'ai vu des hommes prétendre qu'ils n'avaient peur de rien.
La plupart étaient des menteurs.
Les autres étaient déjà morts.
Alaric ne put s'empêcher de sourire.
Le vétéran poursuivit :
— La peur existe pour une raison.
Elle nous rappelle ce que nous risquons de perdre.
Nos amis.
Notre famille.
Notre vie.
Nos rêves.
Il marqua une pause.
— Le courage n'est pas l'absence de peur.
C'est la décision que quelque chose est plus important que cette peur.
Ces mots restèrent gravés dans l'esprit d'Alaric.
Longtemps.
Très longtemps.
Parce qu'ils répondaient à bien plus qu'une simple question sur la mort.
Cette nuit-là, il retourna seul sur les hauteurs dominant Sparte.
La cité brillait sous la lumière des torches.
Au loin, les montagnes formaient une silhouette sombre contre le ciel étoilé.
Le vent faisait doucement onduler les herbes autour de lui.
Alaric resta immobile.
Les bras croisés.
Pensif.
Il revoyait les visages de tous ceux qu'il avait rencontrés.
Nikandros.
L'instructeur.
Les jeunes recrues.
Les hommes avec qui il s'entraînait chaque jour.
Les hommes qui plaisantaient avec lui.
Les hommes qui lui faisaient confiance.
Les hommes qui l'avaient accepté malgré ses différences.
Malgré son accent étrange.
Malgré ses origines inconnues.
Ils étaient devenus son peuple.
Sa cité.
Sa famille.
Puis une pensée terrible s'imposa à lui.
Certains d'entre eux mourraient probablement aux Thermopyles.
Peut-être beaucoup.
Peut-être la plupart.
Et lui le savait déjà.
Cette connaissance était un fardeau.
Un poids qu'aucun autre homme autour de lui ne portait.
Il connaissait le nom de la bataille avant même qu'elle n'existe.
Il connaissait sa place dans l'Histoire.
Mais il ignorait encore quels visages se cacheraient derrière les chiffres.
Et cette ignorance était presque pire.
Parce qu'elle laissait place à toutes les possibilités.
À toutes les pertes.
— Qu'est-ce que je suis censé faire ?
Murmura-t-il.
Le vent fut le seul à répondre.
Il connaissait l'Histoire.
Mais pas suffisamment.
Il savait ce qui allait arriver.
Mais pas comment l'empêcher.
Et surtout...
Il ignorait si cela pouvait être changé.
Peut-être que tout était déjà écrit.
Peut-être que chaque tentative de modifier le futur ne ferait que le rapprocher.
Ou peut-être que l'avenir était plus fragile qu'il ne l'imaginait.
Il n'en savait rien.
Et cette incertitude le rongeait.
Pendant longtemps, il contempla les étoiles.
Les mêmes étoiles que regardaient les hommes de son époque.
Les mêmes étoiles qui brilleraient encore des milliers d'années plus tard.
Puis une décision commença lentement à émerger.
Simple.
Claire.
Inévitable.
Il ne pouvait pas sauver tout le monde.
Il ne pouvait pas réécrire l'Histoire entière.
Il ne pouvait pas empêcher Xerxès de marcher vers la Grèce.
Ni empêcher Léonidas de devenir Léonidas.
Mais il pouvait agir à son échelle.
Il pouvait devenir plus fort.
Beaucoup plus fort.
Assez fort pour être présent lorsque le moment viendrait.
Assez fort pour protéger ceux qu'il pourrait protéger.
Assez fort pour faire une différence.
Même minuscule.
Assez fort pour ne pas rester spectateur.
Un léger sourire apparut sur son visage.
Pour la première fois depuis des semaines.
Le doute n'avait pas disparu.
Les questions non plus.
Mais il avait retrouvé une direction.
Un objectif.
Quelque chose à poursuivre.
Quelque chose qui donnait un sens à toutes ces années.
Dans cinq ans.
Les Thermopyles l'attendaient.
Et Alaric avait bien l'intention d'y être.
Pas comme un témoin.
Pas comme un observateur venu du futur.
Mais comme un guerrier spartiate.
Comme l'un des leurs.
Et lorsque ce jour arriverait...
Il serait prêt.