Quatre années avaient passé.
Quatre années de poussière.
De la sueur et du sang.
De douleurs avalées en silence.
Quatre années à tomber, se relever, tomber encore, puis recommencer jusqu'à ce que le corps accepte ce que l'esprit exigeait de lui.
Sparte n'avait pas changé.
Pas vraiment.
Les collines entouraient toujours la cité avec la même austérité.
Le soleil se levait toujours sur les mêmes terrains d'entraînement.
Les hommes criaient toujours les mêmes ordres.
Les jeunes recrues commettaient toujours les mêmes erreurs.
Mais Alaric, lui, avait changé.
Ou du moins, c'était ce qu'il croyait.
Son corps était devenu plus dur.
Ses épaules plus larges.
Ses bras plus puissants.
Ses mains portaient les marques d'années passées à tenir la lance, le bouclier, l'épée et le bâton d'entraînement.
Il ne bougeait plus comme l'homme perdu qui avait franchi les portes de Sparte autrefois.
Il marchait désormais avec l'équilibre de ceux qui avaient appris à tomber.
Avec la prudence de ceux qui avaient trop souvent été frappés.
Avec la calme assurance de ceux qui savaient que chaque mouvement inutile pouvait coûter cher.
Il n'était pas le meilleur combattant de Sparte.
Loin de là.
Mais personne ne riait plus lorsqu'il entrait sur un terrain d'entraînement.
Plus personne.
Ce matin-là, l'aube venait à peine de se lever.
La lumière grise du jour glissait sur les toits, sur les pierres, sur les silhouettes déjà debout.
Sparte ne connaissait pas les matins paresseux.
Ici, le jour commençait avant que le soleil ne soit pleinement visible.
Alaric traversa une ruelle étroite, une lance d'entraînement posée sur l'épaule.
Quelques jeunes recrues le regardèrent passer.
L'une d'elles se redressa presque malgré elle.
Une autre cessa de parler.
Ce genre de réaction l'aurait mis mal à l'aise autrefois.
Aujourd'hui, il l'acceptait sans fierté excessive.
Il savait ce qu'elle signifiait.
Le respect, à Sparte, ne se donnait pas.
Il se gagnait.
Et chaque parcelle de celui qu'on lui accordait avait été payée par des bleus, des fractures, des nuits sans sommeil et des matins où il avait dû se lever malgré la douleur.
Il arriva près du terrain d'entraînement.
Déjà, les premiers coups résonnaient.
Bois contre bois.
Bouclier contre bouclier.
Souffles courts.
Pas dans la poussière.
Cris secs des instructeurs.
Tout cela était devenu familier.
Terriblement familier.
Presque réconfortant.
Alaric s'arrêta un instant au bord du terrain.
Pendant quelques secondes, il observa.
Des jeunes s'exerçaient en ligne.
Leur posture était mauvaise.
Leurs boucliers trop bas.
Leurs pieds mal placés.
Certains cherchaient encore à impressionner au lieu de survivre.
Il avait été comme eux.
Pire, même.
Cette pensée lui arracha un léger sourire.
— Tu souris devant la médiocrité maintenant ?
La voix venait de derrière lui.
Alaric ne se retourna pas tout de suite.
— Je me souvenais de mes débuts.
— Donc oui. Tu souris devant la médiocrité.
Nikandros apparut à ses côtés.
Même âge à peu près.
Même fatigue dans les yeux.
Mais toujours cette arrogance tranquille qui semblait impossible à briser.
Il avait changé, lui aussi.
Sa barbe était plus dense.
Son visage plus marqué.
Ses épaules plus solides.
Il n'avait plus l'apparence d'une jeune recrue fière de ses premiers succès.
Il était devenu un guerrier.
Un vrai.
Et cela se voyait dans sa manière de se tenir.
— Tu es de mauvaise humeur ce matin, remarqua Alaric.
— Non.
— Si.
— Je suis spartiate. C'est différent.
— Tu utilises cette excuse pour tout.
— Parce qu'elle fonctionne.
Alaric secoua la tête.
Nikandros observa les recrues.
L'une d'elles venait de perdre l'équilibre en reculant.
Le jeune homme s'effondra lourdement sous les rires de ses compagnons.
Nikandros soupira.
— Les jeunes sont de plus en plus mauvais.
— Tu dis ça chaque année.
— Parce qu'ils empirent chaque année.
— Tu avais exactement le même niveau à leur âge.
Nikandros tourna lentement la tête vers lui.
— Retire ça.
— Non.
— Retire ça ou je te fais manger la poussière.
— Tu essaies déjà tous les matins.
Un bref silence passa.
Puis Nikandros sourit.
— C'est vrai.
Les deux hommes avancèrent vers le terrain.
Quelques recrues se redressèrent en les voyant approcher.
Alaric aperçut dans leurs regards quelque chose qu'il connaissait bien.
La peur de mal faire.
La peur d'être humilié.
La peur de décevoir.
Il ne les jugea pas.
À Sparte, tout apprentissage commençait ainsi.
Par la peur.
Puis venait la douleur.
Puis seulement, si l'on survivait assez longtemps, venait la compréhension.
L'ancien instructeur se tenait au centre du terrain.
Plus gris qu'autrefois.
Plus sec aussi.
Mais toujours aussi droit.
Toujours aussi dur.
Ses yeux semblaient encore capables de trouver une erreur avant même qu'elle soit commise.
Pendant longtemps, Alaric n'avait jamais su son nom.
Tout le monde l'appelait simplement le vétéran, le maître, ou parfois, quand il n'était pas là, le vieux chien.
Aujourd'hui encore, Alaric pensait rarement à lui autrement que comme l'homme qui l'avait brisé jusqu'à ce qu'il apprenne à tenir debout.
Le vétéran tourna la tête en les voyant arriver.
Son regard passa sur Nikandros.
Puis sur Alaric.
— En retard.
Nikandros fronça les sourcils.
— Le soleil n'est même pas entièrement levé.
— Donc vous aviez le temps d'arriver plus tôt.
Alaric soupira.
— Bonjour à toi aussi.
Le vétéran le fixa.
— Les salutations sont pour les hommes reposés.
— Et nous ?
— Vous allez souffrir.
Nikandros sourit.
— Enfin une matinée normale.
Le vétéran désigna les recrues d'un mouvement du menton.
— Alaric. Corrige-les.
Alaric resta une seconde immobile.
Même après toutes ces années, ce genre d'ordre lui paraissait étrange.
Corriger les autres.
Lui.
L'homme qui, autrefois, ne savait même pas tenir un bâton.
Mais il hocha la tête.
— Bien.
Il s'avança vers la ligne des jeunes.
Aussitôt, les regards se posèrent sur lui.
Certains étaient nerveux.
D'autres curieux.
Un ou deux semblaient trop confiants.
Ceux-là apprendraient vite.
Alaric s'arrêta devant le premier.
Un garçon d'environ quinze ou seize ans.
Grand pour son âge.
Trop fier de l'être.
Son bouclier pendait légèrement vers le bas.
Alaric le regarda.
Puis regarda le bouclier.
Puis de nouveau le garçon.
— Tu veux mourir rapidement ?
La recrue cligna des yeux.
— Non.
— Alors pourquoi offres-tu ton ventre ?
Le garçon baissa les yeux vers son bouclier.
— Je le tiens pourtant devant moi.
— Non. Tu le portes. Ce n'est pas pareil.
Quelques recrues échangèrent un sourire.
Alaric donna un léger coup du manche de sa lance contre le bord du bouclier.
— Plus haut.
Le garçon obéit.
— Encore.
Il obéit de nouveau.
— Trop haut. Maintenant tu ne vois plus rien.
La recrue rougit.
Nikandros, plus loin, éclata de rire.
— Il me rappelle quelqu'un !
Alaric ne tourna pas la tête.
— Si tu dis que c'est moi, je te frappe.
— Je n'ai rien dit.
— Tu l'as pensé trop fort.
Les jeunes rirent.
Le vétéran, lui, ne sourit pas.
Mais il ne les interrompit pas non plus.
Alaric continua de corriger les positions.
Les pieds.
Les épaules.
Les coudes.
La manière de respirer.
Tout ce qu'il avait mis des années à comprendre.
Tout ce qu'on lui avait enfoncé dans le crâne à coups de bâton.
— Votre bouclier n'est pas seulement votre protection, dit-il en marchant devant la ligne. C'est aussi celle de l'homme à côté de vous. Si vous baissez votre garde, vous ne mourez pas seuls. Vous ouvrez la ligne. Vous condamnez votre voisin.
Il s'arrêta devant une autre recrue.
— Tu comprends ce que cela signifie ?
Le jeune homme hocha la tête trop vite.
— Oui.
Alaric leva sa lance d'entraînement et frappa soudain le bord de son bouclier.
La recrue perdit l'équilibre.
Son voisin dut se décaler.
Toute la ligne se brisa.
Alaric laissa le silence s'installer.
Puis il dit :
— Non. Tu ne comprends pas encore.
Le garçon serra les dents.
Il semblait humilié.
Alaric reconnut cette sensation.
Il l'avait détestée.
Il l'avait aussi méritée.
— Recommencez.
Les jeunes reprirent position.
Cette fois, ils étaient plus attentifs.
La matinée passa ainsi.
Corrections.
Exercices.
Chutes.
Reprises.
Alaric ne ménageait pas les recrues.
Pas parce qu'il aimait les voir souffrir.
Mais parce qu'il savait que la douleur d'un entraînement raté valait mieux que la mort dans une vraie bataille.
Il avait fini par comprendre Sparte.
Pas l'aimer entièrement.
Pas l'approuver entièrement.
Mais la comprendre.
Cette cité ne formait pas des héros.
Elle formait des hommes capables de ne pas rompre quand tout autour d'eux s'effondrait.
Et quelque part au fond de lui, Alaric savait pourquoi cela comptait.
Parce que bientôt, très bientôt, une poignée d'hommes aurait besoin de ne pas rompre.
Face à une armée entière.
Cette pensée l'accompagna toute la matinée.
Invisible.
Silencieuse.
Lourde.
Thermopyles.
Le nom n'était jamais prononcé.
Pas encore.
Mais il vivait en lui comme une ombre.
À la fin de l'exercice, les recrues étaient couvertes de poussière.
Certaines respiraient à peine.
L'une d'elles avait la lèvre fendue.
Une autre tenait son poignet contre sa poitrine.
Alaric les observa.
Puis baissa sa lance.
— Assez.
Les jeunes relâchèrent leur posture avec soulagement.
Nikandros s'approcha, un sourire aux lèvres.
— Tu deviens sévère.
— Je suis doux.
— Tu viens d'en faire tomber trois.
— Quatre.
— Tu comptes ?
— Toujours.
Nikandros éclata de rire.
Puis son regard se posa sur les recrues.
— Elles sont encore mauvaises.
— Elles apprennent.
— Tu étais pire.
— Merci de me le rappeler.
— C'est mon rôle.
— Être insupportable ?
— Être honnête.
— Les deux ne sont pas incompatibles.
Nikandros sourit.
Puis il désigna une recrue qui tentait discrètement de s'asseoir.
— Debout !
Le jeune homme se redressa aussitôt.
Alaric leva un sourcil.
— Tu vois ? Toi aussi tu deviens sévère.
— Non. Moi, je suis naturellement cruel.
— Voilà qui est rassurant.
Leur échange fut interrompu par le vétéran.
Il approcha lentement.
Les recrues se turent aussitôt.
Même Nikandros se redressa un peu.
L'homme observa la ligne.
Puis Alaric.
— Pas mauvais.
Le silence tomba.
Alaric resta immobile.
Nikandros ouvrit légèrement la bouche.
Une recrue cligna des yeux comme si elle venait d'assister à un prodige.
— Pardon ? demanda Alaric.
Le vétéran fronça les sourcils.
— Tu as entendu.
— Je veux être sûr.
— Ne sois pas idiot.
Nikandros se pencha vers les recrues.
— Souvenez-vous de ce jour. Le vieux chien vient presque de faire un compliment.
Le vétéran tourna lentement la tête vers lui.
— Tu veux courir jusqu'au coucher du soleil ?
Nikandros se redressa immédiatement.
— Non.
— Alors tais-toi.
— Oui.
Alaric eut du mal à retenir un sourire.
Le vétéran revint vers lui.
— Tu corriges mieux que tu ne combattais autrefois.
— Ce n'est pas difficile.
— Non. En effet.
Nikandros toussa pour cacher un rire.
Le vétéran l'ignora.
— Continue.
Puis il s'éloigna.
Simplement.
Comme si cette parole n'avait aucun poids.
Mais pour Alaric, elle en avait.
Il resta quelques seconds silencieux.
Quatre années plus tôt, cet homme l'avait à peine considéré comme un idiot têtu.
Aujourd'hui, il lui confiait des recrues.
À Sparte, cela voulait dire quelque chose.
Cela voulait dire qu'il avait gagné une place.
Pas par le sang.
Pas par la naissance.
Mais par la douleur.
Par l'effort.
Par la répétition.
Par cette étrange obstination qui le poussait toujours à revenir.
Plus tard, lorsque la chaleur devint trop lourde pour poursuivre les exercices les plus intenses, Alaric s'éloigna vers un bassin de pierre.
Il s'agenouilla.
Plongea ses mains dans l'eau fraîche.
Puis s'aspergea le visage.
La sensation fut brève.
Agréable.
Il resta penché au-dessus du bassin.
Et là, comme souvent depuis quelque temps, son regard rencontra son propre reflet.
Il se figea.
L'eau tremblait légèrement.
Mais pas assez pour masquer les traits de son visage.
Le même visage.
Encore.
Toujours.
Il avait changé, oui.
Son corps s'était renforcé.
Sa posture avait évolué.
Ses mains s'étaient durcies.
Mais son visage...
Son visage n'avait presque pas bougé.
Pas vraiment.
Aucune ride nouvelle.
Aucune marque du temps.
Aucune fatigue durable.
Rien qui corresponde aux années passées sous le soleil, dans la poussière, dans les combats.
Nikandros avait changé.
Le vétéran avait vieilli.
Même les jeunes qu'il avait connus à son arrivée portaient désormais des traits plus durs.
Mais lui...
Lui restait presque identique.
Alaric passa lentement une main sur sa joue.
Ce n'était pas seulement sa guérison.
Ce n'était pas seulement sa capacité à récupérer trop vite.
C'était autre chose.
Quelque chose de plus profond.
De plus inquiétant.
Le temps semblait glisser sur lui.
Comme la pluie sur une pierre.
Derrière lui, une voix familière retentit.
— Tu admires encore ton reflet ?
Alaric ferma les yeux une seconde.
Puis répondit :
— Je réfléchis.
Nikandros s'approcha.
— Mauvaise habitude.
— Tu répètes toujours la même chose.
— Parce que tu continues à le faire.
Le Spartiate s'accroupit près de lui et regarda l'eau.
Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla.
Puis Nikandros plissa les yeux.
— Tu sais ce qui est agaçant ?
Alaric sentit son ventre se nouer.
— Beaucoup de choses t'agacent.
— C'est vrai.
Nikandros désigna leur reflet.
— Tu n'as presque pas changé.
Le silence qui suivit sembla plus lourd que les autres.
Alaric força un sourire.
— Merci ?
— Ce n'était pas un compliment.
— Je commence à connaître tes compliments.
— Ce n'en était pas un.
— Donc tout va bien.
Nikandros ne rit pas tout de suite.
Il continua d'observer son ami.
Puis dit plus bas :
— Quand tu es arrivé, tu avais déjà cette tête.
— Et toi tu étais déjà insupportable.
— Moi, j'ai gagné en maturité.
— C'est discutable.
— Ma barbe dit le contraire.
Alaric eut un rire bref.
Mais Nikandros poursuivit :
— Le vieux chien a plus de cheveux gris. Moi, j'ai changé. Les autres aussi. Toi...
Il haussa les épaules.
— Toi, tu restes toi.
Alaric détourna les yeux vers l'eau.
— Peut-être que les dieux m'apprécient.
— Ou qu'ils t'ont oublié.
La phrase était dite avec légèreté.
Mais elle frappa Alaric plus durement qu'il ne l'aurait voulu.
Les dieux t'ont oublié.
Il ne croyait pas vraiment aux dieux de ce monde.
Pas comme les autres.
Mais parfois, au milieu de la nuit, lorsqu'il pensait à son accident, à son réveil dans la plaine, à ses blessures qui disparaissaient trop vite, il se demandait s'il n'existait pas quelque chose.
Quelque chose qui l'avait jeté ici.
Quelque chose qui refusait désormais de le laisser partir.
Nikandros le poussa légèrement de l'épaule.
— Ne fais pas cette tête.
— Quelle tête ?
— Celle de l'homme qui vient encore de penser trop loin.
— Tu deviens très doué pour me lire.
— C'est facile. Tu n'as que trois expressions.
— Ah oui ?
— Confus. Inquiet. Et frappé au visage.
Alaric éclata de rire malgré lui.
La tension se brisa.
Un peu.
Nikandros se releva.
— Viens. Si tu restes là plus longtemps, tu vas finir par écrire un poème sur ton reflet.
— Je ne suis pas athénien.
— Justement. Évite de commencer.
Alaric secoua la tête et se redressa.
Mais avant de suivre son ami, il jeta un dernier regard à l'eau.
Le même visage le regardait toujours.
Jeune.
Trop jeune.
Inchangé.
Et pour la première fois depuis longtemps, Alaric ne pensa pas seulement aux Thermopyles.
Il pensa à après.
À ce qui arriverait si lui survivait.
À ce qui arriverait si les années continuaient de passer.
Dix ans.
Vingt ans.
Cinquante ans.
Et si son visage restait le même ?
Un frisson lui parcourut le dos.
Puis Nikandros l'appela.
— Alaric !
Il inspira profondément.
— J'arrive.
Il s'éloigna du bassin.
Mais le reflet, lui, resta dans son esprit.
Comme une vérité silencieuse qu'il ne pourrait pas fuir éternellement.
Le reste de la journée se déroula sous une chaleur écrasante.
Le soleil dominait désormais toute la vallée de l'Eurotas.
Même les vétérans cherchaient l'ombre lorsqu'ils le pouvaient.
Les recrues, elles, n'avaient pas ce privilège.
Le vétéran estimait que la chaleur était une excellente enseignante.
Et qu'elle ne demandait aucune rémunération.
Alaric et Nikandros furent chargés d'encadrer plusieurs exercices de formation.
L'un des aspects les plus importants de la guerre spartiate.
La phalange.
Le mur de boucliers.
L'arme qui avait permis à des générations de citoyens de tenir face à des ennemis souvent plus nombreux.
Alaric se plaça devant une ligne de jeunes recrues.
Une dizaine au total.
Toutes couvertes de poussière.
Toutes épuisées.
Et toutes persuadées que leur journée était déjà terminée.
Elles se trompaient.
— Position.
Ordonna Alaric.
Les boucliers se levèrent.
Avec plus ou moins de succès.
— Plus haut.
Quelques ajustements.
— Plus près.
D'autres ajustements.
— Encore plus près.
Un jeune homme leva les yeux.
— Nous allons finir collés les uns aux autres.
— Exactement.
— Je ne vois presque plus rien.
— Très bien.
— Très bien ?
— Si tu vois parfaitement le champ de bataille, cela signifie que tu es trop exposé.
Plusieurs recrues échangèrent des regards désespérés.
Nikandros éclata de rire depuis l'autre extrémité de la ligne.
— Vous commencez à comprendre pourquoi les vieux deviennent désagréables.
— Tu n'es pas vieux.
Répondit une recrue.
— Merci.
— Tu es juste désagréable.
Les autres éclatèrent immédiatement de rire.
Même Alaric dut détourner la tête pour cacher son sourire.
Nikandros prit un air offensé.
— Voilà ce que j'obtiens après toutes ces années de service.
— Des critiques méritées.
Répondit Alaric.
— Je vais te dénoncer aux éphores.
— Pour quoi ?
— Insolence.
— Tu viens de perdre toute crédibilité.
— Je sais.
Le Spartiate semblait même fier de cet état de fait.
L'entraînement reprit.
Les lignes avancèrent.
Reculèrent.
Pivotèrent.
Encore.
Et encore.
La répétition était l'essence même de l'apprentissage spartiate.
Faire le même mouvement jusqu'à ce que le corps le réalise sans réfléchir.
Jusqu'à ce qu'il devienne un réflexe.
Une seconde nature.
Au bout d'un moment, une recrue finit par lever la main.
— Question.
Alaric soupira.
— Je sens déjà que je vais regretter cette question.
— Pourquoi devons-nous rester aussi serrés ?
Nikandros pointa immédiatement le jeune homme.
— Bonne question.
Les autres recrues semblèrent surprises.
Le Spartiate sourit.
— Cela arrive une fois tous les dix ans.
— Alors réponds.
Demanda Alaric.
Nikandros s'avança devant la ligne.
Puis posa sa main sur un bouclier.
— Parce qu'un homme seul meurt.
Il posa ensuite la main sur le bouclier voisin.
— Deux hommes ensemble survivent plus longtemps.
Puis il désigna toute la ligne.
— Une phalange survit encore plus longtemps.
Le jeune recrue fronça les sourcils.
— Donc le but est simplement de rester ensemble ?
Cette fois, ce fut Alaric qui répondit.
— Non.
— Alors quoi ?
— Le but est de devenir quelque chose de plus grand que toi-même.
Le silence tomba.
Même Nikandros le regarda.
Alaric poursuivit :
— Lorsque la bataille commence, personne ne se soucie de savoir qui est le plus fort.
Personne ne se soucie de savoir qui est le plus courageux.
Ce qui compte, c'est que la ligne tienne.
Si ton voisin tombe, tu l'aides.
Si tu tombes, il t'aide.
Si chacun pense uniquement à lui-même...
Alors tout s'effondre.
Les recrues semblaient réfléchir.
L'une d'elles demanda :
— Comment sais-tu cela ?
Alaric hésita.
Puis sourit.
— Parce que je l'ai appris à la manière spartiate.
— C'est-à-dire ?
Nikandros répondit immédiatement :
— En recevant beaucoup de coups.
Les éclats de rire reprirent.
L'après-midi avançait lorsque les exercices prirent fin.
Les recrues furent finalement libérées.
Certaines s'effondrèrent presque immédiatement dans la poussière.
D'autres cherchèrent de l'eau.
Quelques-unes continuaient de discuter de la leçon.
Ce qui était bon signe.
Alaric et Nikandros s'éloignèrent du terrain.
Le bruit des entraînements diminuait progressivement derrière eux.
Pendant quelques instants, ils marchèrent en silence.
Un silence confortable.
Celui que seuls les vieux amis pouvaient partager.
— Tu sais.
dit finalement Nikandros.
— C'est rarement bon quand tu commences une phrase comme ça.
— Les recrues t'admirent.
Alaric tourna la tête.
— Pardon ?
— Tu m'as entendu.
— Je crois surtout qu'elles ont peur de moi.
— Les deux ne sont pas incompatibles.
— Toi aussi tu me fais peur parfois.
— C'est normal.
— Je plaisante.
— Moi pas.
Alaric éclata de rire.
Ils arrivèrent près d'une petite place où plusieurs citoyens discutaient à l'ombre.
Des enfants jouaient non loin.
Des femmes transportaient des paniers.
Des marchands négociaient leurs marchandises.
Une scène ordinaire.
Une scène paisible.
Alaric l'observa quelques instants.
Puis réalisa quelque chose.
Pendant des années, il avait considéré cet endroit comme temporaire.
Comme une étape.
Un passage.
Pourtant...
Aujourd'hui...
Cela ressemblait à un foyer.
— Tu réfléchis encore.
Constata Nikandros.
— Peut-être.
— Mauvaise habitude.
— Tu l'as déjà dit.
— Parce que c'est toujours vrai.
— Un jour, je vais trouver une réponse à cette phrase.
— Impossible.
— Pourquoi ?
— Parce que je trouverai une nouvelle façon de te critiquer.
Alaric leva les yeux au ciel.
— Ta dévotion est admirable.
— Je fais de mon mieux.
Leur conversation fut interrompue par un groupe de jeunes garçons qui traversa la place en courant.
L'un d'eux s'arrêta net en reconnaissant Nikandros.
Puis il pointa immédiatement Alaric.
— C'est lui !
— Qui ?
Demanda Nikandros.
— L'étranger !
Le garçon semblait sincèrement impressionné.
Alaric cligna des yeux.
— Je suis ici depuis presque dix ans.
— Oui.
— Je parle grec mieux que certains citoyens.
— Oui.
— Alors pourquoi "l'étranger" ?
Le garçon réfléchit.
Puis répondit avec un sérieux absolu :
— Parce que tout le monde t'appelle comme ça.
Nikandros explosa de rire.
— C'est faux.
Protesta Alaric.
— Absolument vrai.
Répondit son ami.
— Personne ne m'appelle comme ça.
— La moitié de Sparte.
— Tu mens.
— Beaucoup de gens pensent même que c'est ton véritable nom.
Cette fois, Alaric resta sans voix.
Le groupe de garçons éclata de rire avant de repartir en courant.
Nikandros riait toujours.
— Tu aurais dû voir ton visage.
— Je te déteste.
— Non.
— Si.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es mon ami.
Alaric ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Les mots étaient simples.
Prononcés naturellement.
Sans importance particulière.
Pour Nikandros, probablement.
Mais pour lui...
Ils avaient un poids immense.
Parce qu'il n'avait jamais imaginé trouver cela ici.
Dans un monde vieux de vingt-cinq siècles.
Nikandros ne sembla même pas remarquer son silence.
— Et puis...
— Quoi ?
— Si tu me détestais vraiment, tu aurais déjà essayé de me tuer pendant l'entraînement.
— J'y ai pensé.
— Moi aussi.
Les deux hommes éclatèrent de rire.
Le soleil commençait lentement à descendre.
Les ombres s'allongeaient sur les rues de Sparte.
Une journée presque ordinaire.
Une journée simple.
Une journée paisible.
Et sans que ni Alaric ni Nikandros ne puissent le savoir...
Le nombre de journées de ce genre diminuait rapidement.
Quelque part à l'est, bien au-delà de la mer Égée...
Un roi préparait déjà l'une des plus grandes armées que le monde n'ait jamais vues.
Et bientôt...
Toute la Grèce le saurait.