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Alaric l'immortel

Chapter 15 / 195

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Chapitre 15 — Les rumeurs de l’Est

Alaric l'immortel

Les rumeurs commencèrent avant les messagers.

Elles arrivèrent par fragments.

Par morceaux.

Par des phrases murmurées sur les marchés.

Par des voyageurs fatigués qui refusaient de parler trop fort.

Par des marchands dont les sourires semblaient moins naturels qu’autrefois.

Au début, personne ne s’en inquiéta vraiment.

Les rumeurs faisaient partie de la vie.

Chaque saison apportait son lot de menaces lointaines, de guerres exagérées, de rois trop ambitieux et de peuples qui, selon les voyageurs, préparaient toujours quelque chose.

Mais cette fois, Alaric écoutait.

Plus que les autres.

Parce qu’il savait.

Ou du moins, parce qu’il croyait savoir.

Ce matin-là, Sparte semblait pourtant ordinaire.

Le soleil se levait sur les collines.

Les artisans ouvraient leurs ateliers.

Les femmes transportaient des paniers.

Les enfants couraient entre les maisons avant d’être rappelés à l’ordre.

Les hommes parlaient d’entraînement, de récoltes, de politique locale et de problèmes aussi anciens que les cités elles-mêmes.

Alaric marchait aux côtés de Nikandros dans une rue animée.

Son bouclier était suspendu dans son dos.

Sa lance reposait contre son épaule.

Autrefois, il se serait senti ridicule ainsi.

Maintenant, il ne pensait même plus au poids.

Nikandros mâchait tranquillement un morceau de pain.

— Tu sais ce qui me manque ?

Demanda-t-il soudain.

Alaric lui jeta un regard méfiant.

— Je sens que je vais regretter de demander.

— Un bon vin.

— Il y a du vin partout.

— J’ai dit un bon vin.

— Tu bois tout ce qu’on te donne.

— Justement. Je suis donc qualifié pour juger.

Alaric secoua la tête.

— Ton raisonnement est terrible.

— Mais efficace.

Ils continuèrent à avancer.

Puis Alaric s’arrêta légèrement.

Un groupe de marchands discutait près d’un étal.

Leurs voix étaient basses.

Mais certains mots parvinrent jusqu’à lui.

— …Ionie…

— …navires…

— …Xerxès…

Nikandros remarqua aussitôt son changement d’attitude.

— Encore les Perses ?

— Tu as entendu ?

— J’entends surtout que tu t’arrêtes dès qu’un marchand prononce un mot venant de l’est.

— Tu devrais écouter aussi.

— J’écoute.

— Vraiment ?

— Oui. Ils disent tous que les Perses sont nombreux, riches, arrogants et très loin.

Alaric ne répondit pas.

Nikandros mordit dans son pain.

— Je préfère quand les ennemis sont loin.

— Ils ne resteront pas forcément loin.

Le Spartiate tourna la tête vers lui.

Son sourire disparut un instant.

— Tu crois vraiment qu’ils viendront ?

Alaric observa les marchands.

L’un d’eux parlait avec des gestes nerveux.

Un autre regardait autour de lui comme s’il craignait d’être entendu.

— Oui.

Nikandros attendit une explication.

Elle ne vint pas.

— Tu sais, parfois tu parles comme un oracle.

— C’est un compliment ?

— Non. Les oracles sont pénibles, vagues et trop sûrs d’eux.

— Donc ça me ressemble ?

— Un peu.

Alaric eut un sourire bref, mais son attention resta fixée sur les marchands.

L’un d’eux disait maintenant :

— …des ponts… sur la mer…

Un autre répondit aussitôt :

— Impossible.

Le premier insista.

— C’est ce qu’on raconte.

— Les hommes racontent beaucoup de choses.

— Pas comme ça.

Alaric sentit son estomac se nouer.

Des ponts sur la mer.

Cette phrase réveilla quelque chose dans sa mémoire.

Une image floue.

Des navires alignés.

Une armée traversant un passage immense.

Xerxès.

L’invasion.

Il inspira lentement.

Pas encore.

Pas ici.

Pas devant Nikandros.

Plus loin, près d’un forgeron, les mêmes rumeurs revenaient.

Un homme disait avoir croisé un voyageur venu du nord.

Un autre parlait de troupes perses rassemblées depuis des années.

Un troisième affirmait que les cités grecques devraient bientôt choisir leur camp.

Nikandros finit par soupirer.

— Bon.

— Quoi ?

— Tu ne vas pas arrêter d’écouter tant que tu n’auras pas entendu quelque chose d’inquiétant.

— J’ai déjà entendu quelque chose d’inquiétant.

— Bien sûr.

— Des ponts sur la mer.

Nikandros le fixa.

Puis éclata de rire.

— Des ponts sur la mer ?

— C’est ce qu’ils ont dit.

— Alors les marchands sont plus ivres que moi.

— Tu ne trouves pas ça étrange ?

— Je trouve ça impossible.

— Beaucoup de choses impossibles finissent par arriver.

Nikandros haussa les épaules.

— Si les Perses veulent construire des ponts sur la mer, qu’ils essaient. La mer leur apprendra l’humilité.

— Et si ça fonctionne ?

Le Spartiate cessa de sourire.

Pendant quelques secondes, il resta silencieux.

Puis répondit :

— Alors nous leur apprendrons le reste.

Dans l’après-midi, Alaric retrouva le vétéran près du terrain d’entraînement.

L’homme observait les jeunes recrues.

Comme toujours.

Il semblait capable de repérer une mauvaise posture à cinquante pas.

Sans même tourner la tête, il dit :

— Tu marches comme un homme qui porte une mauvaise nouvelle.

Alaric s’arrêta à côté de lui.

— Je n’en porte pas.

— Alors tu en attends une.

Le jeune homme eut un sourire fatigué.

— Tu deviens devin ?

— Non. Tu es simplement prévisible.

— Nikandros dit l’inverse.

— Nikandros est un imbécile courageux.

— Je lui transmettrai.

— Il le sait déjà.

Ils restèrent un moment sans parler.

Devant eux, deux recrues s’affrontaient au bâton.

L’une attaquait trop haut.

L’autre reculait trop vite.

Le vétéran soupira.

— Ils mourraient tous les deux.

— Ils apprennent.

— La mort n’attend pas qu’un homme ait fini d’apprendre.

Alaric tourna légèrement la tête vers lui.

— Tu crois que les Perses viendront ?

Cette fois, le vétéran ne répondit pas immédiatement.

Il continua d’observer les recrues.

Puis leva une main.

— Arrêtez.

Les deux jeunes se figèrent.

— Recommencez. Plus bas. Plus près. Et toi, cesse de reculer comme une chèvre effrayée.

Les recrues reprirent position.

Alors seulement, le vieux guerrier parla.

— Oui.

Alaric sentit son cœur se serrer.

— Pourquoi ?

— Parce que les rois ne rassemblent pas des armées pour les regarder manger.

— Les rumeurs sont donc vraies ?

— Les rumeurs sont rarement vraies.

Il marqua une pause.

— Mais elles ne naissent rarement de rien.

Alaric fixa le terrain.

— Certains parlent de navires. De troupes. De ponts.

— J’ai entendu.

— Et tu n’es pas inquiet ?

Le vétéran eut un rire bref.

— Bien sûr que je suis inquiet.

Cette franchise surprit Alaric.

— Tu ne le montres pas.

— À quoi cela servirait-il ?

— À prévenir les autres.

— Les autres savent.

— Vraiment ?

Le vétéran désigna les recrues.

— Regarde mieux.

Alaric obéit.

Les exercices semblaient ordinaires.

Et pourtant, quelque chose avait changé.

Les instructeurs étaient plus sévères.

Les corrections plus nombreuses.

Les temps de repos plus courts.

Même les plus jeunes semblaient sentir une tension dans l’air.

— Sparte se prépare toujours, dit le vétéran. C’est notre façon d’exister.

— Et si cette fois ce n’est pas suffisant ?

Le vieux guerrier tourna lentement la tête vers lui.

— Alors nous tiendrons quand même.

Alaric resta silencieux.

Ces mots étaient simples.

Presque froids.

Mais ils portaient toute l’âme de Sparte.

Tenir.

Même lorsque cela ne suffisait pas.

Surtout lorsque cela ne suffisait pas.

Le soir venu, Alaric resta longtemps seul près d’un bassin de pierre.

L’eau était sombre.

La surface reflétait les premières étoiles.

Il se pencha légèrement.

Son propre visage lui apparut.

Toujours le même.

Trop jeune.

Trop intact.

Les années avaient marqué tous les autres.

Nikandros avait gagné des cicatrices.

Le vétéran avait davantage de cheveux gris.

Même Démos, le garçon du village qui lui avait appris ses premiers mots, devait maintenant être presque un homme.

Et lui ?

Lui semblait figé.

Son corps portait les marques de l’entraînement, oui.

Mais elles disparaissaient toujours.

Les plaies se refermaient.

Les bleus s’effaçaient.

Les fractures guérissaient.

Et le temps, lui, ne laissait rien.

Alaric serra les poings.

Au début, il avait cru que son immortalité était une bénédiction.

Puis un avantage.

Puis un secret.

Maintenant, elle devenait une menace.

Pas pour les autres.

Pour lui.

Parce qu’un jour, quelqu’un comprendrait.

Un jour, les plaisanteries de Nikandros cesseraient d’être des plaisanteries.

Un jour, le vétéran ne se contenterait plus de remarquer qu’il guérissait trop vite.

Un jour, Sparte lui demanderait ce qu’il était vraiment.

Et il n’avait aucune réponse.

— Tu fais encore cette tête.

Alaric ne se retourna pas.

— Laquelle ?

Nikandros s’approcha et s’assit près de lui.

— Celle de l’homme qui vient de découvrir que la vie est compliquée.

— Elle l’est.

— Oui. Mais penser ne l’arrange pas.

— Tu devrais écrire ça sur une pierre.

— Les générations futures me remercieront.

Alaric eut un sourire.

Nikandros regarda le bassin à son tour.

Pendant un moment, le silence s’installa.

Puis il dit :

— Tu sais, quand tu es arrivé, je pensais que tu mourrais vite.

— Charmant.

— Tu étais grand, maladroit, trop curieux et trop têtu.

— Et maintenant ?

— Maintenant tu es grand, moins maladroit, encore trop curieux et toujours trop têtu.

— Une belle progression.

— Je trouve aussi.

Les deux hommes rirent doucement.

Puis Nikandros reprit, plus calmement :

— Mais tu es resté.

Alaric tourna la tête.

— Quoi ?

— Beaucoup auraient abandonné. Toi, non.

— Je n’avais nulle part où aller.

— Ce n’est pas vrai.

Nikandros regarda les étoiles.

— Tout homme peut partir. Certains partent même sans bouger.

Alaric resta silencieux.

Cette phrase ne ressemblait pas aux plaisanteries habituelles de son ami.

— Tu deviens philosophe ?

— Insulte-moi encore et je te pousse dans l’eau.

— Je retire.

— Sage décision.

Le silence revint.

Plus doux.

Plus lourd aussi.

Alaric finit par demander :

— Si la guerre arrive vraiment…

Nikandros le regarda.

— Elle arrivera.

— Tu en es sûr ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Le Spartiate réfléchit quelques secondes.

— Parce que les hommes puissants veulent toujours prouver qu’ils le sont davantage.

Alaric baissa les yeux.

— Et nous ?

— Nous ?

— Que ferons-nous ?

Nikandros sembla surpris par la question.

— Ce que nous devons faire.

— C’est-à-dire ?

— Combattre.

La réponse était immédiate.

Évidente.

Sans hésitation.

Alaric aurait voulu trouver cela admirable.

Une partie de lui le trouvait.

Une autre en avait peur.

— Et si nous ne pouvons pas gagner ?

Nikandros resta silencieux.

Puis répondit :

— Alors nous combattrons quand même.

Alaric ferma les yeux.

Thermopyles.

Le nom résonna dans son esprit.

Nikandros ne savait pas.

Il ne savait pas encore à quel point ses mots étaient proches de ce qui allait arriver.

Le lendemain matin, les rumeurs devinrent plus nombreuses.

Plus précises.

Des hommes parlaient de cités grecques inquiètes.

De messagers envoyés d’un bout à l’autre du pays.

D’alliances discutées.

De trahisons possibles.

De cités prêtes à se soumettre à Xerxès plutôt que de l’affronter.

Alaric écoutait.

Toujours.

Chaque mot ajoutait une pierre au poids qu’il portait déjà.

Vers la fin de l’après-midi, alors que la chaleur commençait à retomber, un bruit se fit entendre au loin.

Des sabots.

Rapides.

Trop rapides.

Les conversations cessèrent peu à peu.

Un premier cavalier apparut sur la route.

Puis un second.

Puis un troisième.

Ils arrivaient dans un nuage de poussière.

Les chevaux étaient épuisés.

Leurs flancs luisaient de sueur.

L’un d’eux trébucha presque en approchant de la cité.

Les cavaliers eux-mêmes semblaient au bord de l’effondrement.

Le silence gagna Sparte comme une ombre.

Les forgerons cessèrent de frapper.

Les marchands arrêtèrent leurs discussions.

Les enfants furent rappelés par leurs mères.

Même les chiens semblaient s’être tus.

Nikandros apparut à côté d’Alaric.

Son visage avait perdu toute trace d’humour.

— Ce n’est jamais bon signe.

Alaric ne répondit pas.

Il n’en avait pas besoin.

Les cavaliers furent conduits immédiatement vers les autorités de la cité.

Personne ne cria.

Personne ne paniqua.

Sparte ne paniquait pas.

Mais tout le monde savait que quelque chose venait d’arriver.

Quelque chose qui ne repartirait pas.

Les minutes qui suivirent semblèrent interminables.

Les nouvelles circulaient déjà.

Déformées.

Amplifiées.

Contredites.

— Les Perses ont franchi l’Hellespont.

— Non, ils se préparent seulement.

— Xerxès marche déjà.

— Des cités se sont soumises.

— Athènes appelle à l’unité.

— Les dieux seuls savent ce qui vient.

Alaric sentit son cœur battre plus vite à chaque phrase.

Certaines étaient fausses.

D’autres peut être vraies.

Mais toutes pointaient dans la même direction.

La guerre.

Le vétéran finit par sortir d’un bâtiment officiel.

Plusieurs hommes l’accompagnaient.

Son visage était fermé.

Alaric s’approcha aussitôt.

Nikandros le suivit.

— Que disent les messagers ?

Demanda Nikandros.

Le vétéran les regarda tous les deux.

Pendant une seconde, Alaric eut l’impression qu’il avait vieilli encore davantage.

Puis l’homme parla.

— Xerxès rassemble ses armées.

Le silence tomba autour d’eux.

— Ce n’est plus une rumeur.

Alaric sentit le monde se resserrer.

Le vétéran poursuivit :

— Des cités parlent déjà de soumission. D’autres appellent à résister.

Nikandros serra les mâchoires.

— Et Sparte ?

Le vieux guerrier posa sur lui un regard dur.

— Sparte se prépare.

Ces trois mots suffirent.

Nikandros hocha lentement la tête.

Alaric, lui, resta immobile.

Il entendait encore les voix.

Les rumeurs.

Les souvenirs.

Les noms appris dans son ancien monde.

Xerxès.

Léonidas.

Thermopyles.

Et soudain, tout cela ne sembla plus appartenir à l’Histoire.

Cela appartenait au présent.

À son présent.

Cette nuit-là, Alaric ne dormit pas.

Il monta seul sur les hauteurs dominant la cité.

La même colline où il était venu tant de fois réfléchir.

Sparte brillait sous lui.

Des torches s’allumaient encore dans certaines maisons.

Des hommes veillaient.

Des armes étaient préparées.

Des conversations graves se poursuivaient dans l’obscurité.

Le monde avait changé en une journée.

Non.

Il n’avait pas changé.

Il avait révélé ce qu’il était devenu depuis longtemps.

Un monde au bord de la guerre.

Derrière lui, des pas résonnèrent.

Nikandros.

Alaric n’eut même pas besoin de se retourner.

— Tu réfléchis encore, dit le Spartiate.

— Mauvaise habitude.

— Tu progresses.

Nikandros vint s’asseoir à côté de lui.

Pendant un long moment, aucun des deux ne parla.

Ils regardèrent Sparte en silence.

Puis Nikandros demanda :

— Tu as peur ?

Alaric répondit honnêtement.

— Oui.

Le Spartiate hocha la tête.

— Moi aussi.

Cette confession simple le surprit.

— Vraiment ?

— Bien sûr.

— Tu n’as pas l’air d’avoir peur.

— Et toi tu as l’air trop calme pour un homme qui prétend avoir peur.

Alaric sourit faiblement.

— Peut-être que nous mentons bien.

— Peut-être.

Le silence revint.

Puis Nikandros ajouta :

— Quoi qu’il arrive, nous serons là.

Alaric sentit sa gorge se serrer.

Ces mots, il les avait déjà entendus dans son esprit.

Des centaines de fois.

Mais dans la bouche de Nikandros, ils prenaient un autre sens.

Parce que lui ne parlait pas d’Histoire.

Il ne parlait pas de légende.

Il parlait de devoir.

De camaraderie.

De demain.

Alaric regarda son ami.

Son frère d’armes.

Puis acquiesça.

— Oui.

Sa voix était basse.

Mais ferme.

— Nous serons là.

Au loin, dans la nuit, un cor retentit.

Long, Grave et Solennel.

Les deux hommes restèrent immobiles.

La tempête n’était plus une menace lointaine.

Elle avait un nom.

Xerxès.

Et elle marchait vers eux.

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