Le discours de Léonidas ne quitta plus les esprits.
Pendant plusieurs jours, personne ne parla d'autre chose.
Sur les terrains d'entraînement.
Dans les ateliers.
Autour des repas.
Même dans les rues où les conversations étaient habituellement consacrées aux récoltes, aux familles ou aux querelles locales.
Le nom de Xerxès revenait sans cesse.
Comme une ombre.
Comme une menace qui grandissait à chaque récit rapporté par les voyageurs.
Les jours suivants, Sparte sembla fonctionner avec une intensité nouvelle.
Pas une agitation désordonnée.
Pas une panique.
Quelque chose de plus inquiétant encore.
Une détermination froide.
Chaque ordre allait plus vite.
Chaque entraînement durait plus longtemps.
Chaque homme semblait peser davantage ses paroles.
Les officiers parlaient moins.
Les vétérans observaient davantage.
Même les plaisanteries de Nikandros semblaient parfois s'interrompre avant leur fin.
Le monde n'avait pas changé en apparence.
Le soleil se levait toujours sur les mêmes collines.
Les enfants couraient encore dans les rues.
Les forgerons travaillaient toujours dans la chaleur de leurs ateliers.
Les marchands continuaient à vendre leurs marchandises.
Les femmes transportaient toujours l'eau depuis les fontaines.
Tout semblait identique.
Et pourtant, rien ne l'était vraiment.
Quelque chose s'était déplacé.
Une frontière invisible avait été franchie.
Avant, la guerre était une possibilité.
Une menace lointaine.
Une histoire racontée par les messagers.
Désormais, elle était une certitude.
Elle n'avait pas encore atteint Sparte.
Mais elle avançait déjà vers elle.
Comme une vague que personne ne pouvait arrêter.
Alaric le sentit partout.
Dans la manière dont les hommes entretenaient leurs armes.
Certains passaient désormais des heures à polir leurs casques ou à vérifier les sangles de leurs boucliers.
Dans la manière dont les femmes préparaient les réserves.
Les greniers étaient inspectés plus souvent.
Les réserves de nourriture comptées avec davantage d'attention.
Dans la manière dont les anciens observaient les jeunes.
Comme s'ils cherchaient à deviner lesquels reviendraient.
Et lesquels ne reviendraient jamais.
Dans le silence qui suivait certaines plaisanteries.
Dans les regards échangés lorsque quelqu'un évoquait l'est.
Dans les conversations qui s'interrompaient lorsqu'un inconnu approchait.
Sparte continuait de vivre.
Mais elle vivait comme un homme qui entend au loin les pas de son ennemi.
Un homme qui sait que le combat approche.
Et qui refuse pourtant de détourner les yeux.
Le matin, les entraînements commencèrent avant l'aube.
Bien avant que le soleil ne dépasse les collines.
Les guerriers étaient réveillés dans l'obscurité.
Le froid mordait encore l'air lorsque les premières formations se mettaient en place.
Les instructeurs semblaient infatigables.
Les cris résonnaient dans la pénombre.
Les ordres claquaient comme des coups de fouet.
Les guerriers furent divisés en groupes plus stricts.
Les formations répétées jusqu'à l'épuisement.
Encore.
Et encore.
Jusqu'à ce que les mouvements deviennent instinctifs.
Les marches furent allongées.
Les exercices de bouclier rendus plus exigeants.
Les simulations de combat plus brutales.
Les erreurs étaient corrigées immédiatement.
Parfois avec des mots.
Parfois avec des coups.
Chaque homme devait savoir où se placer.
Qui protéger.
Quand avancer.
Quand tenir.
Quand reculer.
Quand mourir plutôt que céder.
Parce qu'une phalange ne reposait pas sur la force d'un seul homme.
Elle reposait sur la confiance.
Sur la discipline.
Sur la certitude que le guerrier à votre gauche ne fuirait pas.
Et que celui à votre droite resterait debout aussi longtemps que vous.
Alaric participa à tout.
Sans se plaindre.
Sans ralentir.
Son corps suivait.
Toujours.
Même lorsque ses muscles brûlaient.
Même lorsque ses épaules semblaient prêtes à céder sous le poids du bouclier.
Même lorsque ses mains étaient couvertes d'ampoules.
Sa guérison le rendait presque infatigable aux yeux des autres, même s'il ressentait encore la douleur, encore la fatigue, encore les brûlures dans ses muscles.
La souffrance existait.
Elle était réelle.
Mais elle disparaissait plus vite pour lui.
Toujours plus vite.
Là où d'autres devaient s'arrêter plusieurs jours après une blessure, lui revenait le lendemain.
Là où d'autres perdaient des semaines à récupérer, lui perdait quelques nuits.
Une entorse devenait un souvenir.
Une coupure profonde se refermait.
Les ecchymoses disparaissaient.
Les douleurs s'effaçaient.
Comme si son corps refusait obstinément de conserver les traces du temps.
Ce secret, qu'il avait autrefois considéré comme un avantage, devenait plus lourd chaque jour.
Parce que plus les préparatifs s'intensifiaient, plus les regards se posaient sur lui.
Au début, personne n'avait vraiment remarqué.
Maintenant, certains observaient.
D'autres murmuraient.
Et quelques-uns commençaient à compter.
Un soir, après un exercice particulièrement brutal, une jeune recrue s'effondra près d'un mur.
Le soleil disparaissait derrière les collines.
La poussière flottait encore dans l'air.
Partout autour d'eux, des hommes reprenaient leur souffle.
D'autres continuaient malgré l'épuisement.
Le garçon semblait incapable de bouger.
Son souffle était court.
Son visage couvert de poussière.
Ses bras tremblaient encore sous l'effort.
Alaric s'approcha et lui tendit une gourde.
— Bois.
Le garçon leva les yeux vers lui.
Il devait avoir seize ans.
Peut-être dix-sept.
Trop jeune pour avoir le regard d'un homme qui allait bientôt partir à la guerre.
Pourtant, ce regard était déjà là.
Mélange de fatigue.
De peur.
Et de détermination.
Il prit la gourde avec des mains tremblantes.
— Merci.
Il but longuement.
Comme si l'eau pouvait effacer la journée entière.
Alaric attendit qu'il termine.
Puis dit simplement :
— Ton bouclier descend quand tu fatigues.
— Je sais.
— Non. Tu ne sais pas encore. Si tu le savais, il ne descendrait pas.
La recrue baissa les yeux.
— J'essaie.
Alaric s'accroupit devant lui.
— Essayer ne suffira pas.
Le garçon serra les dents.
— Alors quoi ?
— Recommencer.
— Jusqu'à quand ?
Alaric le fixa.
Pendant une seconde, il revit son propre visage des années plus tôt.
Perdu.
Humilié.
Épuisé.
Incapable de comprendre les hommes qui l'entouraient.
Mais encore debout.
Toujours debout.
— Jusqu'à ce que ton corps comprenne avant toi.
La recrue resta silencieuse.
Puis hocha lentement la tête.
— Et si je n'y arrive pas ?
Alaric regarda les terrains d'entraînement.
Les hommes qui frappaient encore.
Ceux qui tombaient.
Ceux qui se relevaient.
Les instructeurs qui hurlaient.
Les vétérans qui observaient.
Toute cette machine immense construite pour fabriquer des guerriers.
— Alors l'homme à côté de toi mourra peut-être à cause de toi.
Le garçon pâlit.
— C'est cruel.
— Non.
Alaric se releva.
— C'est la vérité.
La recrue resta immobile, la gourde serrée entre ses doigts.
Puis, malgré sa fatigue, elle se remit debout.
Ses jambes tremblaient.
Mais elle retourna dans la ligne.
Alaric ne sourit pas.
Mais intérieurement, il approuva.
Parce que le courage ne ressemblait pas toujours aux récits héroïques.
Parfois, il ressemblait simplement à un garçon épuisé qui décidait de continuer.
Plus tard, Nikandros le rejoignit.
— Tu deviens aussi agréable que le vieux chien.
— Merci.
— Ce n'était pas un compliment.
— Je sais.
Nikandros observa la recrue qui reprenait sa place dans la ligne.
— Tu l'as presque terrifié.
— Il doit avoir peur.
— Intéressant.
— Quoi ?
— Avant, tu pensais que la peur était une faiblesse.
Alaric croisa les bras.
— Avant, je comprenais mal beaucoup de choses.
— Maintenant tu comprends tout ?
— Non.
— Bien. J'aurais dû te frapper sinon.
— Tu aurais essayé.
— Et réussi.
— Dans tes rêves.
Nikandros eut un sourire.
Puis son regard devint plus sérieux.
— Tu sais qu'ils te regardent ?
— Les recrues ?
— Pas seulement elles.
Alaric ne répondit pas.
Il savait.
Il l'avait remarqué.
Les jeunes voyaient en lui un exemple étrange.
L'étranger devenu guerrier.
L'homme qui revenait toujours.
Celui qui semblait ne jamais céder à la fatigue.
Et les vétérans, eux, voyaient autre chose.
Ils ne savaient peut-être pas quoi.
Mais ils voyaient.
— Ils se posent des questions, continua Nikandros.
— Les gens se posent toujours des questions.
— Pas comme ça.
Alaric tourna enfin la tête vers lui.
— Que veux-tu dire ?
Nikandros hésita.
Chose rare.
— Tu sais ce que certains disent ?
— Non.
— Que les dieux t'ont touché.
Alaric sentit son ventre se contracter.
— Et toi ?
— Moi ?
— Tu le crois ?
Nikandros resta silencieux quelques secondes.
Puis haussa les épaules.
— Je crois que tu es étrange.
— Ça, ce n'est pas nouveau.
— Non.
Le Spartiate regarda le ciel qui s'assombrissait.
— Mais tu es notre étrange.
Alaric le fixa.
Nikandros reprit aussitôt un air plus léger.
— Ne prends pas ça comme une déclaration d'affection. Je refuse.
— Trop tard.
— Je vais nier.
— Je m'en doutais.
Malgré l'humour, la remarque resta dans l'esprit d'Alaric.
Les dieux t'ont touché.
À Sparte, ce genre de phrase pouvait être dangereux.
Bénédiction.
Malédiction.
Présage.
Les hommes aimaient donner des noms à ce qu'ils ne comprenaient pas.
Et plus la guerre approchait, plus ils chercheraient des signes partout.
Dans le vol des oiseaux.
Dans les paroles des oracles.
Dans les blessures qui disparaissaient trop vite.
Dans un homme qui ne semblait pas vieillir.
Ce soir-là, le vétéran le convoqua.
Pas sur le terrain d'entraînement.
Pas devant les autres.
Mais près d'un ancien mur de pierre, à l'écart des regards.
Lorsque Alaric arriva, l'homme l'attendait déjà.
Droit.
Silencieux.
Le visage fermé.
— Tu voulais me voir ?
Le vétéran hocha la tête.
— Oui.
Alaric attendit.
Le silence dura.
Longtemps.
Puis le vieil homme dit :
— Tu attires l'attention.
— Je sais.
— Non. Tu ne sais pas assez.
Alaric fronça les sourcils.
Le vétéran s'approcha d'un pas.
— Un homme brave attire le respect.
Un homme fort attire des défis.
Un homme étrange attire la peur.
Il planta son regard dans celui d'Alaric.
— Et la peur rend les hommes stupides.
Alaric sentit sa gorge se serrer.
— Que disent-ils ?
— Pas toute la même chose.
— Dis-moi.
— Certains disent que tu es béni.
D'autres que tu caches quelque chose.
D'autres encore que tu portes un présage.
Alaric détourna les yeux.
— Et toi ?
Le vétéran resta silencieux.
— Moi, je dis que tu es utile.
Alaric ne put s'empêcher de rire doucement.
— C'est rassurant.
— C'est la seule chose qui compte pour l'instant.
— Pour l'instant ?
Le vieil homme ne répondit pas immédiatement.
Il observa les premières étoiles.
— La guerre approche. Les hommes deviennent attentifs à tout ce qui sort de l'ordinaire.
— Je ne peux pas changer ce que je suis.
Le vétéran tourna la tête vers lui.
— Je sais.
Le silence tomba de nouveau.
Plus lourd.
Alaric sentit alors que l'homme en face de lui savait plus qu'il ne le disait.
Peut-être pas tout.
Mais suffisamment.
— Tu ne me demandes pas d'explication ?
Demanda-t-il.
— En as-tu une ?
Alaric ouvrit la bouche.
Puis la referma.
— Non.
— Alors pourquoi perdre du temps ?
Cette réponse le prit au dépourvu.
Le vétéran reprit :
— J'ai vécu assez longtemps pour comprendre que certains hommes portent des secrets trop grands pour eux.
Il regarda Alaric droit dans les yeux.
— Tu en portes un.
Alaric ne répondit pas.
— Je ne sais pas lequel.
continua le vieux guerrier.
— Peut-être que je ne veux pas le savoir.
— Pourquoi ?
— Parce que savoir oblige parfois à agir.
Ces mots frappèrent Alaric plus durement qu'il ne l'aurait voulu.
Pendant un moment, seul le vent parla entre eux.
Puis le vétéran ajouta :
— Sois prudent.
— C'est un conseil ?
— Un ordre.
— Je ne suis pas vraiment sous tes ordres.
Le vieux guerrier leva un sourcil.
— Tu veux tester cette affirmation ?
Alaric eut un sourire malgré lui.
— Non.
— Sage.
Le vétéran s'apprêtait à partir lorsqu'il s'arrêta.
— Alaric.
— Oui ?
— Ce qui arrive va briser beaucoup d'hommes.
Alaric soutint son regard.
— Je sais.
— Non.
La réponse fut immédiate.
— Tu crois savoir.
Le vieux guerrier s'approcha de nouveau.
Sa voix baissa.
— La guerre n'est pas un récit.
Elle n'est pas un chant.
Elle n'est pas ce que racontent les jeunes autour du feu.
Elle pue.
Elle hurle.
Elle écrase.
Elle laisse les hommes vides même lorsqu'ils reviennent vivants.
Alaric resta immobile.
— Tu t'es beaucoup entraîné.
Tu es devenu fort.
Tu es devenu utile.
Mais ne confonds jamais cela avec l'expérience de la guerre.
— J'ai déjà combattu.
— Non.
Le vétéran secoua la tête.
— Tu as affronté des hommes.
Tu as participé à des escarmouches.
Tu as versé du sang.
Mais ce qui approche...
Il tourna les yeux vers l'est.
— Ce sera autre chose.
Alaric sentit le poids de ces mots.
Il aurait voulu répondre.
Dire qu'il savait.
Qu'il connaissait le nom des batailles à venir.
Qu'il avait lu les chiffres.
Qu'il avait vu les cartes.
Mais tout cela sonnait soudain ridicule.
Le vétéran avait raison.
Il ne savait pas.
Pas vraiment.
Savoir qu'une tempête arrive n'est pas la même chose que sentir la mer se refermer sur soi.
— Alors apprends vite.
dit finalement le vieux guerrier.
Puis il s'éloigna.
Laissant Alaric seul près du mur.
Cette nuit-là, il ne dormit presque pas.
Il resta assis dans sa chambre, son sac ouvert devant lui.
Ses affaires modernes reposaient au fond.
Son téléphone.
Ses clés.
Son portefeuille.
Objets absurdes.
Objets inutiles.
Objets sacrés.
Il prit le téléphone entre ses mains.
L'écran noir refléta vaguement son visage.
Toujours le même.
Un homme du XXIe siècle.
Un guerrier de Sparte.
Un immortel qui ne comprenait pas sa propre immortalité.
Il appuya sur le bouton par réflexe.
Comme il l'avait fait des centaines de fois.
Rien.
Bien sûr.
Rien.
Pourtant, il le garda dans sa main longtemps.
Très longtemps.
— Qu'est-ce que je suis ?
murmura-t-il.
Aucune réponse.
Seulement le silence.
Et au loin, quelque part dans la nuit spartiate, le bruit régulier des marteaux continuait de résonner.
Comme un compte à rebours.
Le lendemain, les entraînements reprirent.
Plus durs encore.
Alaric ne parla à personne de sa conversation avec le vétéran.
Mais il changea.
Un peu.
Il cessa de revenir trop vite après certaines blessures visibles.
Il apprit à simuler la fatigue.
À ralentir lorsqu'il aurait pu continuer.
À grimacer même lorsque la douleur disparaissait déjà.
À boiter un jour de plus.
À cacher davantage.
C'était étrange.
Pendant des années, il avait appris à ne pas montrer sa faiblesse.
Désormais, il devait apprendre à en inventer.
Nikandros le remarqua presque immédiatement.
Bien sûr.
— Tu boites.
— Oui.
— Tu mens.
Alaric s'arrêta.
— Pardon ?
Nikandros croisa les bras.
— Tu boites trop.
— Trop ?
— Oui. Tu n'es pas assez bon acteur.
— Je ne sais pas si je dois être vexé ou impressionné.
— Les deux.
Alaric soupira.
Nikandros s'approcha, plus sérieux.
— Tu caches quelque chose.
— Tout le monde cache quelque chose.
— Pas comme toi.
Le silence s'installa.
Alaric sentit son cœur battre plus vite.
Nikandros le fixa longtemps.
Puis finit par hausser les épaules.
— Peu importe.
Alaric releva les yeux.
— Peu importe ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Le Spartiate répondit simplement :
— Parce que si tu voulais nous trahir, tu l'aurais fait depuis longtemps.
Cette phrase le toucha plus qu'il ne l'aurait cru.
Nikandros reprit son sourire habituel.
— Et aussi parce que tu mens mal. Donc je te surveille facilement.
— Merci.
— Ce n'était pas un compliment.
— Je sais.
Les jours continuèrent.
Sparte renforçait ses patrouilles.
Les cités échangeaient des messages.
Les débats se multipliaient.
Mais pour Alaric, une chose devenait plus claire que jamais.
Il n'avait pas seulement à survivre à la guerre.
Il devait aussi survivre au regard des hommes.
Et parfois, ce second combat lui paraissait presque plus dangereux que le premier.