Chapitre 19 — La route du nord
Le départ eut lieu avant l'aube.
Comme souvent à Sparte.
Sans cérémonie.
Sans discours.
Sans adieux grandioses.
Simplement parce qu'il était temps.
Le ciel était encore plongé dans l'obscurité lorsque les portes de la cité commencèrent à s'ouvrir.
Les lourds battants de bois grinçaient lentement.
Le bruit résonna dans le silence du matin.
Alaric observait la scène en silence.
Une fine brume flottait encore entre les bâtiments.
Les torches éclairaient faiblement les rues.
L'air était frais.
Presque froid.
Une sensation rare sous le climat grec.
Autour de lui, une vingtaine de guerriers achevaient leurs préparatifs.
Certains vérifiaient leurs armes.
D'autres ajustaient leurs sangles.
Quelques-uns terminaient rapidement leur repas.
Tous semblaient concentrés.
Tous savaient que ce voyage n'avait rien d'ordinaire.
Depuis plusieurs semaines, les rumeurs circulaient dans toute la Grèce.
Les Perses avançaient.
Les cités s'agitaient.
Les messagers parcouraient les routes sans relâche.
Quelque chose se préparait.
Quelque chose de grand.
Et même Sparte ne pouvait plus l'ignorer.
Parmi les guerriers se trouvait Nikandros.
Évidemment.
Alaric aurait été plus surpris de ne pas le voir.
Le Spartiate apparut derrière lui avec un morceau de pain dans une main et une gourde dans l'autre.
Comme si partir plusieurs jours sur les routes n'était qu'une promenade ordinaire.
— Tu es en retard.
Alaric soupira.
— Je suis arrivé avant toi.
— Détails.
— Tu devrais apprendre ce que signifie ce mot.
— Je sais très bien ce qu'il signifie.
— J'en doute.
Nikandros prit une bouchée.
— Cela signifie que j'ai raison.
— Non.
— Si.
— Non.
— Si.
— Tu as quel âge exactement ?
— Suffisamment pour savoir que j'ai raison.
— Ce n'est pas une réponse.
— C'est pourtant la bonne.
Alaric leva les yeux au ciel.
— J'avais oublié à quel point tu étais fatigant avant le lever du soleil.
— C'est mon moment préféré de la journée.
— Pourquoi ?
— Parce que les autres sont encore trop fatigués pour me répondre.
— Malheureusement, je suis réveillé.
— Personne n'est parfait.
Malgré lui, Alaric sourit.
Certaines choses ne changeraient jamais.
Et il en était heureux.
Pendant un instant, il observa son ami.
Les années avaient passé.
Nikandros n'était plus l'adolescent impulsif qu'il avait rencontré.
Ses épaules étaient plus larges.
Son visage plus marqué.
Quelques cicatrices racontaient déjà certaines campagnes.
Pourtant, derrière cette apparence de guerrier accompli, il restait le même homme.
Toujours prêt à plaisanter.
Toujours prêt à provoquer.
Toujours prêt à se battre.
Souvent dans cet ordre.
Le vétéran arriva quelques instants plus tard.
Le silence se fit presque immédiatement.
Même Nikandros cessa de parler.
Ce qui était déjà un exploit.
Le vieil homme observa chaque guerrier.
Un par un.
Comme s'il vérifiait leur âme plutôt que leur équipement.
Son regard s'attarda quelques secondes sur Alaric.
Puis sur Nikandros.
Puis sur les autres.
Personne ne bougea.
Personne ne parla.
Le respect qu'il inspirait dépassait largement la simple autorité militaire.
Pour beaucoup d'entre eux, il avait été un maître.
Un mentor.
Parfois même une figure paternelle.
Finalement, il hocha simplement la tête.
— En marche.
Aucun autre ordre ne fut nécessaire.
Les hommes se mirent aussitôt en mouvement.
Alaric franchit les portes de Sparte.
Et ressentit quelque chose d'étrange.
Il ralentit légèrement.
Juste un instant.
Assez pour tourner la tête.
Derrière lui.
Vers la cité.
Vers les rues qu'il connaissait désormais par cœur.
Vers les terrains d'entraînement.
Vers les bâtiments de pierre.
Vers les collines qui entouraient la vallée.
Vers ce qui était devenu sa maison.
Une pensée lui traversa soudain l'esprit.
Lorsqu'il était arrivé ici, près de dix ans auparavant...
Il n'avait rêvé que d'une seule chose.
Partir.
Aujourd'hui...
Cette idée lui paraissait presque absurde.
Il se souvenait encore du jeune homme perdu qu'il avait été.
Effrayé.
Désorienté.
Convaincu qu'il ne survivrait jamais dans ce monde.
À présent, il quittait Sparte comme l'un de ses guerriers.
Comme l'un des leurs.
Cette simple pensée lui semblait irréelle.
— Tu regardes derrière toi comme un homme qui quitte une épouse.
Remarqua Nikandros.
— Je regarde simplement la ville.
— C'est encore pire.
— Pourquoi ?
— Parce que tu sembles sentimental.
— Je vais te frapper.
— Voilà qui est plus rassurant.
Alaric secoua la tête.
Nikandros éclata de rire.
La route s'étendait devant eux.
Longue.
Poussiéreuse.
Encadrée par les montagnes du Péloponnèse.
Le soleil commençait lentement à apparaître à l'horizon.
Ses premiers rayons baignaient les collines d'une lumière dorée.
Pendant plusieurs heures, les hommes avancèrent sans interruption.
Le bruit régulier de leurs pas rythmait leur progression.
Personne ne parlait beaucoup.
Les Spartiates n'étaient pas connus pour leur bavardage.
Heureusement pour eux.
Car Nikandros compensait largement ce manque.
Le paysage défilait lentement.
Des collines couvertes d'oliviers.
Des champs cultivés.
Des pâturages où paissaient des troupeaux de chèvres.
Parfois, ils croisaient quelques paysans déjà au travail.
Les hommes s'arrêtaient souvent pour observer les guerriers.
Certains saluaient.
D'autres se contentaient de regarder passer la colonne en silence.
Tous semblaient préoccupés.
Comme si l'inquiétude s'était répandue dans toute la Grèce.
Vers le milieu de la matinée, ils atteignirent une hauteur.
Alaric s'arrêta quelques secondes.
La vue lui coupa presque le souffle.
Devant lui s'étendaient des vallées immenses.
Des champs.
Des forêts.
Des villages dispersés.
Des rivières brillantes sous le soleil.
Pendant des années, son univers s'était limité à Sparte et à ses environs immédiats.
Aujourd'hui, il découvrait enfin la Grèce.
La véritable Grèce.
Pas celle des livres.
Pas celle des documentaires.
La Grèce vivante.
Une Grèce qui respirait.
Qui travaillait.
Qui commerçait.
Qui se préparait peut-être à la guerre sans encore le savoir.
Pendant quelques instants, il resta immobile.
Simplement pour observer.
Pour mémoriser.
Parce qu'il savait déjà que ces paysages disparaîtraient un jour.
Comme tout le reste.
Les siècles passeraient.
Les royaumes tomberaient.
Les frontières changeraient.
Mais lui resterait.
Cette pensée lui serra brièvement le cœur.
— Tu regardes tout comme un enfant.
Constata Nikandros.
— Parce que je n'ai jamais vu tout ça.
— Tu vis ici depuis presque dix ans.
— À Sparte.
— Ce qui est déjà mieux que beaucoup d'endroits.
— Tu n'as jamais quitté Sparte ?
Nikandros réfléchit.
— Si.
— Et alors ?
— Je suis revenu.
— Pourquoi ?
— Parce que Sparte est meilleure.
— Argument très objectif.
— Je fais de mon mieux.
— Manifestement.
Nikandros sourit.
— Tu verras. Quand nous reviendrons, tu seras heureux de retrouver Sparte.
Alaric regarda l'horizon.
— Peut-être.
Au fond de lui, il savait déjà que son ami avait raison.
Ils reprirent leur marche.
Au fil des heures, les paysages continuaient de changer.
Chaque vallée semblait différente.
Chaque village possédait son propre caractère.
Chaque rencontre rappelait à Alaric que le monde était bien plus vaste qu'il ne l'avait laissé croire.
Ils traversèrent plusieurs hameaux.
Croisèrent des bergers.
Des chasseurs.
Des voyageurs.
Tous parlaient des mêmes choses.
Des armées.
Des rumeurs.
Des Perses.
Comme si une tempête approchait lentement.
Invisible encore.
Mais déjà présente dans tous les esprits.
En début d'après-midi, ils croisèrent une caravane de marchands.
Des dizaines de mules transportaient des marchandises.
Tissus.
Huile.
Vin.
Métal.
Les commerçants s'arrêtèrent immédiatement en voyant les guerriers.
Des salutations furent échangées.
Puis rapidement, comme partout depuis plusieurs mois, la conversation dériva vers le même sujet.
Les Perses.
Toujours les Perses.
— Les routes sont pleines de rumeurs.
déclara un marchand âgé.
— Les routes ont toujours été pleines de rumeurs.
Répondit le vétéran.
— Pas comme aujourd'hui.
Le vieil homme resta silencieux.
Le marchand poursuivit.
— On raconte que Xerxès rassemble une armée plus grande que tout ce que le monde a connu.
Plusieurs guerriers échangèrent des regards.
Même après des mois de rumeurs, entendre ces mots provoquait toujours un certain effet.
— Les chiffres changent chaque semaine.
Dit Nikandros.
— Les marchands aiment exagérer.
— Peut-être.
Admit l'homme.
— Mais même les chiffres raisonnables sont inquiétants.
Cette fois, personne ne plaisanta.
Puis un autre marchand intervint.
— Certaines cités discutent déjà avec les Perses.
Le silence tomba.
Instantanément.
— Discutent ?
Demanda l'un des Spartiates.
— Oui.
— Tu veux dire se soumettre.
— Certains utilisent ce mot.
Le ton du marchand indiquait clairement qu'il le trouvait approprié.
Alaric observait les réactions autour de lui.
L'incompréhension.
La colère.
Le mépris.
Pour un Spartiate, l'idée de se rendre avant même le combat paraissait presque inconcevable.
Mais lui connaissait l'Histoire.
Il savait que la Grèce n'était pas unie.
Elle ne l'avait jamais été.
Et elle ne le serait probablement jamais complètement.
Les livres modernes simplifiaient souvent les choses.
Ils parlaient des Grecs comme d'un seul peuple.
La réalité était bien différente.
Chaque cité défendait ses intérêts.
Ses richesses.
Son pouvoir.
Ses rivalités.
Certaines querelles existaient depuis des générations.
Parfois depuis des siècles.
Face aux Perses, l'unité semblait logique.
Mais l'Histoire était rarement logique.
Lorsque la caravane reprit sa route, le groupe continua d'avancer dans un silence plus lourd.
Les paroles des marchands restaient dans tous les esprits.
La guerre approchait.
Et certains Grecs envisageaient déjà de plier le genou.
Le soir venu, ils installèrent leur camp près d'une rivière.
Le feu fut allumé.
Les hommes mangèrent.
Puis les conversations commencèrent.
Plus libres.
Plus détendues.
Comme souvent lorsque la nuit tombait.
Alaric observait les flammes.
Perdu dans ses pensées.
Athènes.
Corinthe.
Thèbes.
Argos.
Sparte.
Des noms qu'il connaissait depuis l'école.
Des noms qui existaient désormais autour de lui.
Réels.
Vivants.
Et profondément divisés.
Le bruit de la rivière accompagnait les discussions.
Au-dessus d'eux, le ciel était parfaitement dégagé.
Des milliers d'étoiles brillaient dans l'obscurité.
Bien plus nombreuses que dans le monde moderne.
Pendant quelques instants, Alaric oublia presque la guerre.
— Tu réfléchis encore.
dit Nikandros.
— Mauvaise habitude.
Répondit Alaric.
Le Spartiate sourit.
— Tu apprends enfin.
Alaric regarda les flammes.
Puis leva les yeux vers les étoiles.
Quelque part devant eux...
D'autres Grecs les attendaient.
Et bientôt, pour la première fois depuis son arrivée dans l'Antiquité, il allait découvrir à quel point la Grèce était différente de l'image que les siècles avaient conservée.
Et il ignorait encore que ce voyage allait changer sa vision du monde autant que son arrivée à Sparte.