Le soleil était déjà haut lorsque les Spartiates reprirent leur marche.
La fraîcheur de l'aube avait disparu.
La chaleur commençait à s'installer sur les plaines.
Les hommes avançaient d'un pas régulier.
Sans se presser.
Sans ralentir.
Comme ils l'avaient toujours fait.
Alaric avait mal dormi.
Pas à cause du sol.
Ni du froid.
Ni des bruits de la nuit.
Il avait simplement passé plusieurs heures à réfléchir.
Encore.
Comme toujours.
Le monde s'ouvrait progressivement devant lui.
Et plus il découvrait la Grèce réelle, plus il réalisait à quel point les livres d'histoire simplifiaient tout.
Dans les livres, les cités étaient des noms.
Des dates.
Des batailles.
Des alliances.
Dans la réalité...
Elles étaient remplies d'hommes.
D'ambitions.
De peurs.
De rancunes.
Vers la fin de la matinée, le groupe atteignit une route beaucoup plus fréquentée.
Pour la première fois depuis leur départ, ils croisèrent un véritable flot de voyageurs.
Marchands.
Messagers.
Artisans.
Paysans.
Même quelques soldats.
Tous semblaient se déplacer dans la même direction.
Vers le nord.
Vers les grandes cités.
Vers les lieux où se prenaient les décisions.
— Je n'aime pas ça.
Marmonna Nikandros.
Alaric tourna la tête.
— Quoi donc ?
— Trop de monde.
— C'est une route.
— Justement.
— Tu préfères les montagnes ?
— Les montagnes ne parlent pas.
— C'est ton principal critère ?
— Oui.
— Je comprends mieux certaines choses.
Nikandros fronça les sourcils.
— Lesquelles ?
— Pourquoi tu passes autant de temps avec des Spartiates.
— Très drôle.
Quelques hommes qui voyageaient dans l'autre sens s'écartèrent rapidement en voyant approcher la colonne spartiate.
D'autres les observèrent avec curiosité.
Certains même avec méfiance.
Cette dernière réaction surprit Alaric.
Jusqu'à présent, il avait vécu dans un monde où Sparte représentait l'autorité.
La force.
Le respect.
Ici, les choses semblaient différentes.
Plus tard dans la journée, ils firent halte près d'un puits.
Plusieurs voyageurs s'y reposaient déjà.
Un groupe de marchands corinthiens.
Quelques fermiers.
Et plusieurs hommes portant des équipements militaires.
Mais qui n'étaient pas Spartiates.
Alaric les observa discrètement.
Leurs armures différaient.
Leurs boucliers aussi.
Même leur manière de se tenir était différente.
L'un des soldats remarqua son regard.
Puis sourit.
— Vous venez de Sparte ?
Demanda-t-il.
Nikandros leva immédiatement les yeux.
— Non.
Le soldat cligna des yeux.
— Non ?
— Nous sommes des pêcheurs.
Un silence suivit.
Le voyageur regarda les lances.
Les boucliers.
Les épées.
Puis revint vers Nikandros.
— Des pêcheurs.
— Oui.
— Avec des lances.
— Les poissons sont dangereux.
Alaric ferma les yeux.
Le soldat éclata finalement de rire.
— Je vois.
— Voilà.
— Et vous allez où ?
— Pêcher.
— Bien sûr.
— Tu apprends vite.
Le rire reprit autour du puits.
Même plusieurs Spartiates souriaient.
Après quelques minutes, les conversations devinrent plus sérieuses.
Comme toujours.
La guerre revenait inévitablement.
— Les routes sont pleines de délégations.
Expliqua le voyageur.
— Nous en avons croisé plusieurs.
Répondit le vétéran.
— Il y en aura davantage.
Les cités s'inquiètent.
— Enfin.
Grommela Nikandros.
— Enfin ?
— Elles ont mis assez longtemps.
Le soldat haussa les épaules.
— Beaucoup pensent encore que les Perses n'iront pas si loin.
Cette phrase provoqua plusieurs réactions.
Pas forcément positives.
— Ils sont aveugles.
Lâcha un Spartiate.
— Peut-être.
— Ou stupides.
— Peut-être aussi.
Alaric resta silencieux.
Parce qu'il comprenait mieux la situation que la plupart des hommes présents.
Pas grâce à son intelligence.
Grâce à l'Histoire.
Et ce qu'il voyait l'inquiétait.
Les Grecs débattaient encore.
Discutaient encore.
Hésitaient encore.
Pendant ce temps...
Xerxès avançait.
Dans l'après-midi, le groupe atteignit une petite cité fortifiée.
Bien plus importante que les villages traversés jusqu'à présent.
Les rues étaient animées.
Les marchés bondés.
Les auberges pleines.
Des hommes venus de toute la Grèce semblaient s'y être donné rendez-vous.
Alaric observait tout avec fascination.
Les accents différents.
Les vêtements différents.
Les coutumes différentes.
Il réalisa alors quelque chose.
Les Grecs partageaient une langue.
Une culture.
Des dieux.
Mais ils ne formaient pas réellement un seul peuple.
Pas encore.
Peut-être jamais.
— Tu fais encore cette tête.
Constata Nikandros.
— Quelle tête ?
— Celle qui dit que tu réfléchis trop.
— Tu es obsédé par mes réflexions.
— Quelqu'un doit surveiller leur progression.
— Et alors ?
— Les résultats sont décevants.
Alaric éclata de rire.
Le soir venu, ils trouvèrent finalement une auberge capable d'accueillir une partie du groupe.
Les autres dormirent à l'extérieur.
Comme souvent.
Pour Alaric, l'endroit paraissait presque luxueux.
Une vraie chambre.
Un vrai lit.
Même si celui-ci grinçait dangereusement.
— Ne t'attache pas trop au confort.
Dit Nikandros en entrant.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il ne va pas durer.
— Tu sais vraiment gâcher les bons moments.
— C'est un talent.
Alaric s'allongea quelques instants.
Les bras derrière la tête.
Observant le plafond.
Demain, ils reprendraient la route.
Demain, ils seraient encore plus proches de leur destination.
Encore plus proches des autres cités grecques.
Encore plus proches des décisions qui allaient façonner l'avenir.
Et quelque part au fond de lui...
Une certitude grandissait.
Les Thermopyles n'étaient plus un événement lointain.
Plus seulement une date dans un manuel scolaire.
À chaque kilomètre parcouru...
Il s'en rapprochait.
Lentement.
Inexorablement.
Comme un homme marchant vers un destin qu'il connaissait déjà.
Ou croyait connaître.