Le lendemain matin, la ville était déjà éveillée lorsque les Spartiates reprirent leur route.
Le soleil venait à peine de franchir les collines que les rues étaient déjà pleines de vie.
Des marchands installaient leurs étals.
Des artisans ouvraient les lourdes portes de leurs ateliers.
Des femmes transportaient des paniers remplis de fruits ou de tissus.
Des enfants couraient entre les passants malgré les protestations de leurs parents.
Des voyageurs quittaient les auberges après une nuit trop courte.
Partout régnait une agitation que Sparte ne connaissait pas.
Une agitation désordonnée.
Vivante.
Bruyante.
À Sparte, les journées commençaient avec discipline.
Ici, elles semblaient commencer avec énergie.
La différence était frappante.
Alaric observa les rues une dernière fois avant de partir.
Même après presque dix années passées dans l'Antiquité, certaines choses continuaient de le surprendre.
La diversité.
Le mouvement.
Le commerce.
À Sparte, tout semblait organisé autour de la guerre.
L'entraînement.
La discipline.
Le devoir.
Ici, la vie paraissait suivre d'autres priorités.
Les hommes parlaient d'argent.
De récoltes.
De marchandises.
De voyages.
Des sujets presque banals.
Et pourtant, ils lui rappelaient constamment que le monde ne se résumait pas aux casernes et aux terrains d'entraînement.
— Tu regardes encore.
Constata Nikandros.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est différent.
— C'est étrange surtout.
— Peut-être.
Nikandros observa lui aussi les rues.
Son regard parcourut les étals colorés.
Les commerçants.
Les voyageurs.
Puis il haussa les épaules.
— Trop de monde.
— Tu dis ça partout.
— Parce qu'il y a trop de monde partout.
— Tu vis dans une cité de plusieurs milliers d'habitants.
— Oui.
— Donc ton argument n'a aucun sens.
— Il en a pour moi.
— C'est inquiétant.
— Merci.
Ils quittèrent la cité peu après le lever du soleil.
Les portes se refermèrent lentement derrière eux.
La route s'étendait devant le groupe.
Longue.
Poussiéreuse.
Et beaucoup plus fréquentée que les jours précédents.
Des voyageurs allaient et venaient dans les deux directions.
Des convois de marchandises traversaient les vallées.
Des messagers galopaient à toute vitesse.
Les nouvelles voyageaient vite.
Très vite.
Et les hommes semblaient se déplacer presque aussi rapidement.
Partout, les conversations revenaient aux mêmes sujets.
Les Perses.
Xerxès.
La guerre.
Les rumeurs.
Les inquiétudes.
Même ceux qui tentaient de parler d'autre chose finissaient toujours par revenir à ces questions.
Comme si toute la Grèce retenait son souffle.
Vers midi, ils croisèrent un groupe de cavaliers.
Une dizaine d'hommes.
Bien équipés.
Leurs chevaux étaient couverts de poussière.
Leurs visages aussi.
Ils revenaient manifestement d'un long voyage.
Leurs montures semblaient épuisées.
Leurs regards également.
Ils ralentirent en apercevant les Spartiates.
Puis leur chef descendit de cheval pour échanger quelques mots avec le vétéran.
Le vétéran échangea quelques mots avec leur chef.
La conversation fut brève.
Quelques phrases seulement.
Mais Alaric remarqua immédiatement le changement d'expression du vieil homme.
Quelque chose n'allait pas.
Le vétéran était rarement démonstratif.
Pourtant, pendant un instant, ses traits se durcirent.
Comme s'il venait d'entendre une confirmation qu'il espérait éviter.
Lorsque les cavaliers repartirent, Nikandros s'approcha.
— Mauvaise nouvelle ?
Le vétéran continua de marcher quelques instants avant de répondre.
— Pas nouvelle.
— Alors ?
— Mauvaise.
— Merci pour cette précision.
— Je suis généreux aujourd'hui.
Nikandros leva les yeux au ciel.
— Un modèle de clarté.
— Je fais des efforts.
Plus tard, lorsque le groupe s'arrêta près d'un cours d'eau, Alaric finit par rejoindre le vieil homme.
L'eau descendait des collines voisines.
Claire.
Fraîche.
Les guerriers remplissaient leurs gourdes pendant que d'autres profitaient de la pause pour se reposer.
— Qu'ont dit les cavaliers ?
Le vétéran but une gorgée d'eau.
Puis répondit.
— Les cités se disputent déjà.
Alaric fronça les sourcils.
— À propos de quoi ?
— De tout.
— C'est précis.
— C'est exact surtout.
Le vieux guerrier soupira.
— Certaines veulent résister immédiatement.
D'autres veulent négocier.
D'autres encore attendent davantage d'informations.
— Et pendant ce temps...
— Xerxès continue d'avancer.
Le silence tomba.
Le vétéran fixa quelques instants le courant de la rivière.
Puis ajouta :
— Beaucoup d'hommes aiment croire qu'ils ont encore du temps.
— Ils n'en ont pas ?
— Non.
Sa réponse fut immédiate.
Sans hésitation.
— Les Perses préparent cette invasion depuis des années.
Les Grecs commencent seulement à comprendre qu'elle existe.
Alaric détourna les yeux vers la rivière.
Cela ressemblait exactement à ce qu'il craignait.
Les Perses étaient unis.
Les Grecs discutaient.
Les Perses obéissaient à un seul roi.
Les Grecs répondaient à des dizaines de dirigeants différents.
Et pourtant...
L'Histoire lui rappelait qu'ils avaient réussi.
D'une manière ou d'une autre.
Ils avaient réussi.
Mais en observant la situation actuelle, cela paraissait presque impossible.
Les jours suivants se ressemblèrent.
Marche.
Repos.
Marche encore.
Les paysages défilaient.
Collines.
Forêts.
Villages.
Champs cultivés.
Parfois, ils croisaient des voyageurs.
Parfois, des soldats.
Parfois, des délégations entières se dirigeant vers le même point de rassemblement.
Chaque jour, la route devenait plus fréquentée.
Chaque jour, la tension semblait augmenter.
Comme si toute la Grèce convergait lentement vers un même endroit.
Le soir du troisième jour, ils aperçurent enfin leur destination.
Ou plutôt les premières traces de celle-ci.
Des tentes.
Des chevaux.
Des feux.
Des centaines de personnes.
Peut-être davantage.
Même à cette distance, l'activité était visible.
Des silhouettes se déplaçaient partout.
Des colonnes de fumée montaient vers le ciel.
Des bannières flottaient au-dessus des collines.
Le camp s'étendait sur plusieurs hauteurs.
Bien plus vaste qu'Alaric ne l'avait imaginé.
De nombreuses délégations étaient déjà présentes.
Certaines venaient manifestement d'arriver.
D'autres semblaient installées depuis plusieurs jours.
Des bannières flottaient dans le vent.
Certaines étaient familières.
D'autres non.
Chaque emblème représentait une cité.
Chaque cité représentait des intérêts différents.
Et chacune avait envoyé des hommes pour décider de l'avenir de la Grèce.
Alaric ralentit.
Pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde, il voyait autant de Grecs réunis au même endroit.
Pas pour commercer.
Pas pour célébrer une fête.
Pas pour participer à des jeux.
Mais pour préparer une guerre.
— Impressionnant.
Murmura-t-il.
— Bruyant.
Corrigea Nikandros.
— Aussi.
— Surtout.
Ils avancèrent parmi les tentes.
Rapidement, Alaric remarqua les différences.
Certaines délégations portaient des équipements magnifiques.
Des armures décorées.
Des casques ornés.
Des manteaux richement teints.
D'autres étaient beaucoup plus modestes.
Certaines semblaient disciplinées.
D'autres beaucoup moins.
Certaines donnaient l'impression d'être de véritables armées.
D'autres ressemblaient davantage à des groupes de citoyens armés.
Il entendait des accents différents.
Des dialectes différents.
Des manières de parler différentes.
Tous étaient grecs.
Et pourtant, chacun paraissait appartenir à un monde distinct.
Certains parlaient rapidement.
D'autres lentement.
Certains gesticulaient énormément.
D'autres presque jamais.
Alaric avait parfois l'impression d'observer plusieurs peuples différents partageant simplement une langue commune.
À plusieurs reprises, des regards se posèrent sur les Spartiates.
Certains respectueux.
D'autres méfiants.
Parfois même hostiles.
Les manteaux rouges.
Les boucliers.
La démarche.
Tout permettait de les reconnaître immédiatement.
Cette dernière réaction surprit Alaric.
Dans son esprit moderne, Sparte était presque légendaire.
Ici, la réalité était différente.
Certaines cités respectaient Sparte.
D'autres la craignaient.
Certaines la détestaient.
L'Histoire était toujours plus complexe lorsqu'on la vivait réellement.
— Ils nous regardent bizarrement.
Constata-t-il.
Nikandros éclata de rire.
— Bienvenue dans le reste de la Grèce.
— C'est toujours comme ça ?
— Souvent.
— Pourquoi ?
— Parce que nous sommes Spartiates.
— Ce n'est pas une explication.
— C'en est une excellente.
Le vétéran passa près d'eux.
— Pour une fois, il n'a pas totalement tort.
Alaric tourna la tête.
— Sérieusement ?
Le vieil homme hocha la tête.
— Certaines cités admirent Sparte.
Certaines nous considèrent comme des barbares bien entraînés.
— Charmant.
— Les Athéniens sont particulièrement doués pour cela.
Nikandros grogna.
— Les Athéniens sont particulièrement doués pour parler.
— Aussi.
Le nom attira immédiatement l'attention d'Alaric.
Athènes.
Encore.
Depuis son arrivée dans l'Antiquité, il avait entendu parler de la cité à de nombreuses reprises.
Mais jamais autant qu'aujourd'hui.
Chaque fois qu'une discussion concernait la politique grecque, Athènes apparaissait.
Chaque fois qu'il était question de puissance navale, Athènes apparaissait.
Chaque fois qu'il était question de débats interminables...
Athènes apparaissait également.
Au loin, plusieurs bannières ornées de chouettes flottaient dans le vent.
La délégation athénienne.
Son cœur accéléra légèrement.
Parce qu'il savait.
Athènes et Sparte domineraient une grande partie de l'histoire grecque.
Alliées parfois.
Rivales souvent.
Ennemies plus tard.
Deux visions du monde.
Deux puissances.
Deux cités destinées à marquer les siècles.
Et pourtant, à cet instant précis, elles allaient devoir apprendre à travailler ensemble.
Parce que si elles échouaient...
Aucune rivalité future n'aurait d'importance.
— Tu fixes encore quelque chose.
Dit Nikandros.
— Athènes.
— Ah.
Le Spartiate regarda dans la même direction.
— Ils parlent beaucoup.
— Tu l'as déjà dit.
— Parce que c'est vrai.
— Tu les connais ?
— Heureusement non.
Alaric éclata de rire.
Le camp continuait de s'animer autour d'eux.
Des discussions éclataient partout.
Des groupes se formaient.
D'autres se séparaient.
Des messagers entraient et sortaient sans cesse.
Des officiers échangeaient des informations.
Des soldats entretenaient leurs armes.
Des serviteurs transportaient du matériel.
L'endroit ressemblait à une ruche géante.
Et plus Alaric observait l'ensemble...
Plus une évidence s'imposait.
La guerre contre les Perses n'avait pas encore commencé.
Pourtant, une autre bataille était déjà en cours.
Une bataille faite de négociations.
D'alliances.
D'intérêts contradictoires.
De méfiance.
D'orgueil.
La bataille pour convaincre les Grecs de combattre ensemble.
Et cette bataille-là risquait d'être presque aussi difficile que celle qui les attendait contre Xerxès.
Parce qu'un ennemi extérieur pouvait être affronté avec des lances.
Mais les divisions internes étaient beaucoup plus difficiles à vaincre.
Alors que le soleil disparaissait derrière les collines, Alaric observa les centaines de feux qui s'allumaient dans le camp.
Des hommes venus de toute la Grèce étaient réunis ici.
Certains deviendraient peut-être des héros.
D'autres mourraient dans l'oubli.
La plupart ignoraient encore ce qui approchait réellement.
Ils parlaient.
Riaient.
Mangeaient.
Comme si demain ressemblait encore à aujourd'hui.
Mais Alaric, lui, le savait.
Ou du moins, il croyait le savoir.
Et tandis qu'il regardait les flammes danser dans la nuit naissante, une pensée s'imposa à lui.
Pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde...
L'Histoire était désormais juste devant lui.
Et cette fois...
Il allait entrer à l'intérieur.