Le lendemain matin, le camp s'éveilla avant même le lever du soleil.
Une légère brume recouvrait encore les plaines autour du rassemblement grec. Les premiers rayons de l'aube peinaient à traverser les voiles grisâtres qui flottaient au-dessus des tentes.
Partout, des hommes s'activaient déjà.
Des serviteurs transportaient des amphores remplies d'eau ou de vin.
Des gardes changeaient de poste après une longue nuit de surveillance.
Des messagers couraient entre les tentes, portant des tablettes, des ordres ou de simples convocations.
Des officiers échangeaient quelques mots rapides avant de disparaître vers le centre du camp.
Même les chevaux semblaient nerveux.
Quelque chose se préparait.
Tout le monde le sentait.
Depuis plusieurs jours, l'impression grandissait.
La guerre n'était plus une menace lointaine.
Elle approchait.
Et les décisions prises aujourd'hui pourraient déterminer le sort de toute la Grèce.
Alaric termina son repas assis près du feu.
Autour de lui, plusieurs guerriers parlaient à voix basse.
Les conversations revenaient toujours au même sujet.
Le conseil.
Les représentants des cités devaient se réunir ce jour-là.
Athènes.
Corinthe.
Sparte.
Mégare.
Platées.
Et bien d'autres encore.
Tous allaient décider de la suite.
Ou essayer.
— Ils vont parler toute la journée.
Grommela Nikandros en mordant dans un morceau de pain.
— Probablement.
Répondit Alaric.
— Peut-être même deux jours.
— C'est possible.
Nikandros soupira avec exagération.
— Voilà pourquoi je préfère les champs de bataille.
— Parce qu'on y parle moins ?
— Exactement.
Au combat, au moins, personne ne passe des heures à expliquer pourquoi il faudrait peut-être envisager de réfléchir à une éventuelle décision.
Cette fois, Alaric rit franchement.
— Tu serais surpris du nombre de stratèges qui arrivent à faire exactement ça.
— Alors ils méritent les Perses.
Plusieurs guerriers proches éclatèrent de rire.
Même le vétéran leva les yeux au ciel.
Peu après, les représentants commencèrent à traverser le camp.
Le mouvement attira immédiatement l'attention de tous.
Les conversations ralentirent.
Les regards suivirent les délégations.
Certains hommes portaient des vêtements richement décorés.
D'autres arboraient les symboles de leur cité.
Quelques-uns étaient entourés de gardes lourdement armés.
Tous semblaient conscients de l'importance du moment.
Certains étaient accompagnés de gardes.
D'autres de conseillers.
D'autres encore d'officiers.
Tous se dirigeaient vers une immense tente dressée au centre du rassemblement.
Les simples soldats n'étaient pas invités.
Alaric n'en fut pas surpris.
Il n'était qu'un guerrier parmi tant d'autres.
Un Spartiate respecté, certes.
Mais pas un homme dont l'avis influençait le destin de la Grèce.
Il avait appris depuis longtemps que les batailles étaient souvent décidées par des hommes qui ne portaient jamais de bouclier.
Le conseil commença peu après.
Et presque immédiatement...
Les rumeurs commencèrent.
À peine les représentants étaient-ils entrés dans la tente que chacun semblait déjà savoir ce qui s'y disait.
— Les Athéniens veulent combattre immédiatement.
— Non, ils veulent surtout protéger leur flotte.
— Les Corinthiens refusent certaines propositions.
— J'ai entendu dire que plusieurs cités veulent négocier.
— Impossible.
— C'est pourtant ce qu'on raconte.
— Qui raconte ça ?
— Un messager.
— Quel messager ?
— Je ne sais plus.
— Alors ce n'est probablement pas vrai.
Chaque heure apportait une nouvelle version.
Chaque version contredisait la précédente.
Même Nikandros finit par abandonner toute tentative de comprendre.
— Je préfère affronter dix Perses que cent rumeurs.
— Pourquoi ?
Demanda Alaric.
— Parce qu'au moins les Perses savent ce qu'ils veulent.
Alaric ne put qu'acquiescer.
La matinée passa lentement.
Très lentement.
Les soldats s'entraînèrent.
Réparèrent leur équipement.
Affûtèrent leurs lances.
Nettoyèrent leurs boucliers.
Puis recommencèrent.
Tout valait mieux que l'attente.
Mais malgré leurs occupations, les regards revenaient toujours vers la grande tente du conseil.
Comme si quelqu'un allait soudain en sortir avec toutes les réponses.
Puis l'après-midi arriva.
Et les discussions continuaient toujours.
Parfois, un représentant sortait brusquement de la grande tente.
Visiblement furieux.
Quelques instants plus tard, un autre faisait la même chose.
Puis les deux retournaient à l'intérieur.
— Ça semble bien se passer.
Commenta Nikandros.
— Étonnamment bien.
Répondit le vétéran.
Même plusieurs guerriers éclatèrent de rire.
Malgré tout, l'inquiétude restait présente.
Parce que derrière les disputes et les débats se trouvait une réalité impossible à ignorer.
Xerxès avançait.
Chaque journée perdue profitait aux Perses.
Chaque heure passée à discuter permettait à l'immense armée ennemie de se rapprocher.
Vers le milieu de l'après-midi, l'agitation augmenta soudain.
Des messagers commencèrent à courir plus fréquemment.
Des officiers passaient d'un groupe à l'autre.
Des cartes étaient transportées d'une tente à l'autre.
Quelque chose avait changé.
Même les simples soldats le remarquèrent.
— Ils ont trouvé quelque chose.
Murmura un guerrier.
— Ou ils viennent seulement de comprendre le problème.
Répondit un autre.
Personne ne savait.
Le soleil poursuivit lentement sa descente.
Les ombres s'allongèrent.
La chaleur diminua peu à peu.
Les conversations se firent plus rares.
Puis finalement...
Les représentants commencèrent à sortir.
Un par un.
Le camp entier semblait observer leurs visages.
Chercher des réponses.
Des indices.
N'importe quoi.
Certains paraissaient satisfaits.
D'autres non.
Quelques-uns semblaient épuisés.
Mais une chose était certaine.
Le conseil était terminé.
Peu après, les officiers commencèrent à transmettre les décisions.
Les informations circulaient lentement.
D'un groupe à l'autre.
Comme des vagues.
Chaque unité recevait une partie des nouvelles.
Puis les répétait à la suivante.
Le vétéran rejoignit finalement les Spartiates.
Son visage était fermé.
Comme souvent lorsqu'il s'apprêtait à annoncer quelque chose d'important.
Les hommes se rassemblèrent immédiatement.
Le silence tomba.
— Plusieurs lieux ont été étudiés.
Déclara-t-il.
Personne ne parla.
— Plusieurs stratégies également.
Toujours le silence.
— Les cités ne sont pas d'accord sur tout.
Quelques guerriers échangèrent un regard.
Personne n'était surpris.
— Mais certains points commencent à faire consensus.
Le vétéran marqua une pause.
— Si les Perses avancent comme prévu, plusieurs positions défensives sont envisagées.
Il observa les hommes devant lui.
— Parmi elles...
Un passage retient particulièrement l'attention.
Nikandros croisa les bras.
— Lequel ?
Le vétéran répondit simplement.
— Les Thermopyles
Le monde sembla s'arrêter.
Alaric sentit son cœur manquer un battement.
Puis un second.
Les Thermopyles.
Le mot résonna dans son esprit.
Encore, Encore et Encore.
Pour les autres hommes présents, ce n'était qu'un nom.
Un défilé.
Un passage étroit.
Une position militaire parmi d'autres.
Pour lui...
C'était une légende.
Une bataille qu'il connaissait depuis son enfance.
Une bataille étudiée à l'école.
Vue dans les livres.
Dans les documentaires.
Dans les films.
Une bataille qui appartenait autrefois à un passé vieux de deux mille cinq cents ans.
Et qui venait soudain de devenir son avenir.
— Tu connais cet endroit ?
Demanda un guerrier.
— Jamais entendu parler.
Répondit un autre.
— Moi non plus.
Les conversations commencèrent immédiatement.
Les hommes débattaient déjà de la position.
De la géographie.
Des avantages possibles et des risques.
Certains affirmaient qu'un passage étroit permettrait de compenser l'infériorité numérique.
D'autres craignaient au contraire qu'il ne devienne un piège.
Mais Alaric n'entendait presque plus rien.
Parce qu'un seul mot occupait désormais son esprit.
Thermopyles.
Le futur venait de prononcer son nom.
Et pour la première fois depuis son arrivée dans l'Antiquité...
Il eut réellement peur.
Cette nuit-là, il resta longtemps éveillé.
Assis à l'écart du camp.
Le regard perdu dans les flammes.
Le feu crépitait doucement.
Autour de lui, les bruits du camp diminuaient peu à peu.
Les conversations s'éteignaient.
Les rires disparaissaient.
Les hommes allaient dormir.
Mais lui n'y parvenait pas.
Nikandros finit par venir s'installer à côté de lui.
Pendant plusieurs minutes, aucun des deux ne parla.
Le Spartiate observait simplement le feu.
Comme lui.
— Tu connais ce nom.
Dit-il finalement.
Alaric releva les yeux.
— Quel nom ?
— Thermopyles.
Ce n'était pas une question.
Le silence s'installa.
Nikandros ne le regardait même pas.
Il fixait toujours les flammes.
— Je ne sais pas ce que tu caches.
Continua-t-il calmement.
— Mais depuis dix ans...
Quand quelque chose te touche vraiment...
Je le vois.
Alaric resta silencieux.
— Et qu'est-ce que tu vois ?
Pour la première fois, Nikandros esquissa un léger sourire.
— Un homme qui regarde un fantôme.
Le vent souffla doucement.
— Si nous partons là-bas...
Commença Alaric.
Nikandros l'interrompit.
— Quand as-tu commencé à parler comme un vieux philosophe ?
Malgré lui, Alaric sourit.
— Réponds.
Le Spartiate resta silencieux plusieurs secondes.
— Alors nous partirons ensemble.
Dit-il finalement.
— Ce n'est pas ce que j'ai demandé.
— Je sais.
Le silence revint.
— Alors nous mourrons peut-être ensemble.
Ajouta finalement Nikandros.
Ces mots frappèrent Alaric plus durement qu'ils n'auraient dû.
Parce que lui connaissait ce que ce nom signifiait.
— Tu acceptes ça aussi facilement ?
Demanda-t-il.
— Non.
Répondit Nikandros.
La réponse fut immédiate.
Honnête.
— J'ai simplement appris qu'il existe des choses que nous ne pouvons pas choisir.
— Comme la mort ?
— Comme le jour de notre naissance.
Comme nos parents.
Comme la cité qui nous a élevés.
Il regarda les flammes.
— Et parfois comme la guerre.
Alaric resta silencieux.
— Je préfère quand même revenir vivant.
Ajouta soudain Nikandros.
Alaric laissa échapper un rire discret.
— Moi aussi.
— Bien.
— Pourquoi ?
Un sourire réapparut sur le visage du Spartiate.
— Parce que les morts sont de très mauvais compagnons de voyage.
Cette fois, Alaric éclata franchement de rire.
— Voilà enfin quelque chose de sensé.
— Je suis plein de sagesse.
— C'est inquiétant.
— Je sais.
Mais lorsque la nuit s'installa complètement sur le camp...
Le sourire d'Alaric disparut.
Parce qu'au fond de lui, une certitude venait de naître.
Les Thermopyles n'étaient plus une page d'Histoire.
Elles étaient désormais devant lui.
Et elles se rapprochaient.