Le lendemain, le camp semblait différent.
Pas plus calme.
Pas moins agité.
Différent.
Comme si la décision prise la veille avait donné une direction à toute cette énergie accumulée.
La veille encore, les hommes parlaient de la guerre comme d'une menace lointaine.
Quelque chose qui avançait quelque part au nord.
Quelque chose qui concernait d'abord les rois, les stratèges et les politiciens.
Aujourd'hui, ce n'était plus le cas.
La guerre avait désormais un visage.
Un lieu.
Un nom.
Les Thermopyles.
Les hommes parlaient toujours.
Les messagers continuaient de courir.
Les officiers allaient et venaient.
Mais désormais, les discussions tournaient autour d'un même sujet.
Les Thermopyles.
Partout où Alaric passait, il entendait ce nom.
Près des feux.
Autour des réserves.
Pendant les entraînements.
Même les hommes qui ne s'intéressaient habituellement qu'à leur équipement ou à leur ration semblaient vouloir donner leur avis.
— Un passage étroit.
— Combien d'hommes peuvent s'y battre en même temps ?
— Si les Perses sont aussi nombreux qu'on le dit, c'est peut-être notre meilleure chance.
— Ou notre pire idée.
— Tu préfères les attendre en terrain découvert ?
— Non.
— Alors cesse de te plaindre.
Plus loin, un autre groupe discutait avec autant de conviction.
— Les montagnes protégeront nos flancs.
— Et si les Perses trouvent un autre chemin ?
— Alors nous aurons un problème.
— Voilà qui est rassurant.
Quelques rires accueillirent cette remarque.
Des rires nerveux.
Des rires d'hommes qui savaient parfaitement ce qui approchait.
Le débat semblait déjà diviser les soldats.
Et ce n'étaient que des soldats.
Alaric n'osait même pas imaginer les discussions parmi les stratèges.
Les chefs devaient comparer les cartes.
Calculer les distances.
Évaluer les réserves.
Décider combien d'hommes envoyer.
Combien sacrifier.
Parce qu'au fond, toute guerre finissait toujours par revenir à cela.
Décider qui vivrait.
Et qui mourrait.
Ce matin-là, pourtant, quelque chose attira rapidement son attention.
Léonidas.
Le roi spartiate traversait le camp.
Sans escorte impressionnante.
Sans mise en scène.
Sans proclamation.
Simplement accompagné de quelques officiers.
Et pourtant, partout où il passait, les conversations ralentissaient.
Les regards le suivaient.
Les hommes se redressaient inconsciemment.
Certains interrompaient même leurs discussions jusqu'à ce qu'il soit passé.
Alaric l'avait déjà aperçu plusieurs fois.
Mais jamais aussi longtemps.
Jamais dans un moment aussi calme.
Sans cérémonie.
Sans rassemblement officiel.
Simplement au milieu de ses hommes.
Depuis son arrivée dans l'Antiquité, il connaissait ce nom.
Léonidas.
Le roi des Thermopyles.
Le héros des récits modernes.
Le guerrier devenu légende.
Pendant des années, ce nom avait évoqué une statue.
Une image figée.
Un personnage presque mythologique.
Quelqu'un qui appartenait davantage aux livres qu'à la réalité.
Pourtant, plus il l'observait...
Plus il réalisait que la réalité était différente.
Léonidas n'avait rien d'un personnage de légende.
Il ressemblait simplement à un homme.
Un homme expérimenté.
Fatigué parfois.
Réfléchi.
Prudent.
Ses cheveux commençaient à grisonner.
Son visage portait les marques du temps.
Ses mouvements n'étaient pas ceux d'un jeune guerrier cherchant à impressionner les autres.
Il avançait avec l'assurance tranquille de quelqu'un qui n'avait plus rien à prouver.
Un homme qui portait sur ses épaules le poids de décisions impossibles.
— Tu le fixes depuis un moment.
dit le vétéran.
Alaric tourna légèrement la tête.
— Je l'observe.
— Pourquoi ?
La question était simple.
Mais la réponse beaucoup moins.
— Parce qu'il est roi.
Finit-il par répondre.
Le vétéran eut un léger grognement.
— C'est une mauvaise raison.
— Pourquoi ?
— Parce qu'un roi reste un homme.
Le vieux guerrier regarda Léonidas au loin.
— Les jeunes oublient souvent cela.
Il resta silencieux quelques secondes avant d'ajouter :
— Ils voient la couronne.
Ils oublient la charge qui va avec.
Alaric ne répondit pas.
Parce qu'il savait que le vétéran avait raison.
Le problème était que lui connaissait également le futur.
Et cela changeait tout.
Parce qu'il savait ce que ce roi allait devenir.
Parce qu'il savait pourquoi son nom traverserait les siècles.
Parce qu'il savait que des milliers de personnes parleraient encore de lui plus de deux millénaires plus tard.
Comment regarder un homme normalement lorsqu'on connaît déjà sa légende ?
Plus tard dans la journée, plusieurs exercices furent organisés.
Pas des entraînements classiques.
Des manœuvres.
Des groupes entiers de guerriers furent déplacés.
Réorganisés.
Mélangés.
Les officiers semblaient tester différentes formations.
Différentes réactions.
Différents scénarios.
Parfois, des ordres contradictoires étaient donnés volontairement.
Puis corrigés.
Les chefs observaient les réactions.
Prenaient des notes mentales.
Échangeaient quelques mots.
La guerre approchait réellement.
Et tout le monde commençait à le sentir.
À midi, Alaric et Nikandros s'installèrent à l'ombre d'un arbre pour manger.
Autour d'eux, plusieurs soldats faisaient de même.
La chaleur était devenue pesante.
Même le vent semblait avoir disparu.
Pendant quelques minutes, aucun des deux ne parla.
Puis Nikandros finit par rompre le silence.
— Tu sais ce qui est étrange ?
— Quoi ?
— Tout le monde parle des Thermopyles.
Comme si la décision était déjà prise.
Alaric réfléchit.
— Peut-être qu'elle l'est.
— Peut-être.
Nikandros mordit dans un morceau de pain.
— Je me demande qui partira.
Cette phrase suffit à faire disparaître le peu d'appétit qu'il restait à Alaric.
Parce qu'il savait.
Ou croyait savoir.
Les trois cents.
Le simple nombre traversa son esprit.
Trois cents.
Trois cents hommes.
Trois cents noms.
Trois cents vies.
Trois cents familles.
Trois cents histoires.
Trois cents hommes qui ignoraient encore ce qui les attendait.
— Tu veux y aller.
Constata-t-il.
Ce n'était pas une question.
Nikandros regarda le camp.
Puis hocha lentement la tête.
— Oui.
Sa réponse fut immédiate.
Naturelle.
Comme si aucune autre possibilité n'existait.
— Pourquoi ?
Le Spartiate leva un sourcil.
— Tu poses vraiment cette question ?
— Oui.
Nikandros resta silencieux quelques secondes.
— Parce que c'est mon devoir.
Puis il secoua la tête.
— Non.
Ce n'est pas toute la vérité.
Alaric l'observa.
Nikandros semblait chercher ses mots.
Ce qui était suffisamment rare pour attirer son attention.
— Parce que si les Perses viennent vraiment...
Alors quelqu'un devra les arrêter.
— Et tu veux être cet homme ?
— Non.
Je veux être l'un de ces hommes.
La différence était subtile.
Mais importante.
Il ne cherchait pas la gloire.
Ni les honneurs.
Ni même à devenir un héros.
Il voulait simplement être présent lorsque son peuple aurait besoin de lui.
Et c'était précisément ce qui inquiétait Alaric.
Parce qu'il connaissait la suite.
Et parce que cela devenait de plus en plus difficile à supporter.
Plus tard dans l'après-midi, il aperçut de nouveau Léonidas.
Cette fois, le roi parlait avec plusieurs officiers.
Des cartes étaient déployées.
Des distances calculées.
Des routes étudiées.
Même de loin, il était évident qu'une décision importante approchait.
Les hommes autour de la table pointaient régulièrement certaines régions.
Discutaient.
Effaçaient des hypothèses.
En formulaient d'autres.
Et soudain...
Alaric comprit quelque chose.
Depuis des années, il avait toujours pensé aux Thermopyles comme à une bataille.
Une bataille célèbre.
Une bataille héroïque.
Une bataille tragique.
Mais pour Léonidas...
Ce n'était pas encore une bataille.
C'était un problème à résoudre.
Une responsabilité.
Des centaines de vies dépendaient de lui.
Peut-être des milliers.
Chaque décision pouvait condamner des hommes.
Chaque erreur pouvait ouvrir la route aux Perses.
Chaque hésitation pouvait coûter une cité entière.
Et cette simple pensée fit disparaître une partie de l'image légendaire qu'Alaric portait depuis son enfance.
À sa place apparaissait quelque chose de beaucoup plus humain.
Quelque chose de beaucoup plus réel.
Cette nuit-là, alors que le camp s'endormait progressivement, Alaric resta longtemps éveillé.
Les Thermopyles
Le nom revenait sans cesse.
Et désormais une autre question commençait à apparaître.
Une question qu'il avait évitée depuis son arrivée dans ce monde.
Que ferait-il lorsque l'instant viendrait réellement ?
Suivre l'Histoire ?
Ou tenter de la changer ?
S'il intervenait, combien de vies pourrait-il sauver ?
Et s'il se trompait ?
Combien pourrait-il en condamner ?
Pour la première fois...
Il n'était plus certain de connaître la réponse.