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Alaric l'immortel

Chapter 3 / 195

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Chapitre 3 — Les premiers mots

Alaric l'immortel

Lorsqu'Alaric ouvrit les yeux, il lui fallut plusieurs secondes pour se rappeler où il était.

Pendant un instant, son esprit resta suspendu entre deux réalités.

Il sentit sous lui une surface inconfortable.

Une odeur inhabituelle.

Un froid léger qui s'infiltrait dans l'air du matin.

Puis les détails commencèrent à revenir.

La couche de paille.

Les murs de pierre.

L'obscurité.

Le plafond bas.

Le silence étrange qui régnait autour de lui.

Alors les souvenirs de la veille revinrent d'un seul coup.

L'accident.

La lumière aveuglante.

La chute.

La plaine.

Le village.

Les hommes armés de lances.

Les regards méfiants.

La langue incompréhensible.

Il se redressa brusquement.

Son cœur battait plus vite.

Pendant une seconde, il eut presque l'impression d'avoir fait un cauchemar.

Un rêve incroyablement réaliste.

Mais la lumière du matin traversait déjà la petite ouverture percée dans le mur.

Les rayons révélaient les particules de poussière flottant dans l'air.

Tout semblait tangible.

Réel.

Beaucoup trop réel.

Pendant quelques instants, il resta assis sans bouger.

Une partie de lui espérait encore se réveiller dans son lit.

Retrouver son appartement.

Son téléphone posé sur la table de nuit.

Le bruit des voitures dans la rue.

Le bourdonnement familier du réfrigérateur.

Les notifications inutiles.

Les problèmes ordinaires.

Sa vie.

Sa véritable vie.

Mais le silence qui l'entourait était bien réel.

Tout comme l'odeur de paille et de fumée qui imprégnait la pièce.

Tout comme la sensation rugueuse de la couverture entre ses doigts.

Alaric poussa un long soupir.

— Bon...

Sa voix résonna faiblement dans la petite pièce.

Il passa une main dans ses cheveux.

— Qu'est-ce que je suis censé faire maintenant ?

La question resta sans réponse.

Du moins pendant quelques secondes.

Puis plusieurs coups furent frappés à la porte.

Trois coups secs.

Précis.

Autoritaires.

Alaric releva la tête.

La porte s'ouvrit presque immédiatement.

L'homme à la lance entra.

Deux autres villageois l'accompagnaient.

Ils observèrent Alaric quelques secondes.

Comme pour vérifier qu'il n'avait pas disparu pendant la nuit.

Ou qu'il ne s'était pas transformé en quelque créature étrange.

L'homme prononça quelques mots.

Toujours cette langue inconnue.

Toujours ces sons étranges.

Cette succession de syllabes qui lui paraissaient à la fois musicales et totalement incompréhensibles.

Alaric secoua la tête.

— Je ne comprends toujours pas.

L'homme soupira.

Visiblement habitué à cette réponse.

Puis il lui fit signe de le suivre.

Encore une fois.

Alaric hésita brièvement.

Mais seulement brièvement.

De toute façon, il n'avait aucune autre option.

Il se leva donc et sortit à leur suite.

Le village était déjà en pleine activité.

La différence avec la veille était frappante.

Cette fois, il pouvait réellement observer les habitants.

Les voir vivre.

Des femmes transportaient de lourdes jarres remplies d'eau.

Certaines revenaient d'un puits situé à l'extérieur du village.

D'autres préparaient déjà les repas du matin.

Des enfants couraient dans les ruelles étroites.

Ils jouaient avec des morceaux de bois ou de simples pierres comme si c'étaient des trésors.

Des hommes réparaient des outils.

D'autres préparaient les champs.

Quelques-uns travaillaient le métal près d'une petite forge dont la fumée montait lentement dans le ciel.

À son apparition, plusieurs habitants interrompirent leurs tâches.

Comme la veille.

Ils le regardaient.

Toujours.

Certains avec curiosité.

D'autres avec méfiance.

Quelques-uns avec une prudence presque superstitieuse.

Comme s'ils ne savaient toujours pas exactement ce qu'il était.

Alaric commençait à s'y habituer.

Un peu.

Même si cela restait profondément inconfortable.

Le groupe traversa le village jusqu'à une place ouverte.

Cette fois, il prit le temps d'observer davantage les bâtiments.

Les maisons étaient simples.

Construites en pierre et en bois.

Aucune fenêtre vitrée.

Aucune cheminée moderne.

Aucun détail qui lui semblait familier.

Chaque chose renforçait cette impression étrange qu'il avait quitté son époque.

L'ancien aux cheveux gris l'attendait.

Assis sur un banc de pierre.

Comme la veille.

Calme.

Patient.

À côté de lui se trouvait une miche de pain.

Une cruche d'eau.

Et plusieurs objets disposés sur une table.

Une pierre.

Un morceau de bois.

Une lampe à huile.

Une corde.

Alaric sentit un léger espoir naître en lui.

Peut-être allaient-ils enfin essayer de communiquer.

Peut-être allait-il enfin comprendre quelque chose.

L'ancien lui fit signe d'approcher.

Puis il prit la cruche.

Il la leva.

Et prononça un mot.

— Hydor.

Alaric fronça les sourcils.

L'ancien répéta.

— Hydor.

Puis il lui tendit la cruche.

Alaric comprit immédiatement.

De l'eau.

L'homme essayait de lui enseigner sa langue.

Ou d'apprendre la sienne.

Dans les deux cas, c'était un progrès.

Un immense progrès.

— Eau.

Il désigna la cruche.

— Eau.

L'ancien répéta maladroitement.

— O...

Alaric hocha la tête.

Puis l'homme reprit :

— Hydor.

Alaric répéta à son tour.

— Hydor.

Le vieillard sembla satisfait.

Un léger sourire apparut sur son visage.

Le premier sourire qu'Alaric voyait depuis son arrivée.

Et ce simple sourire le rassura davantage qu'il ne l'aurait cru.

La matinée entière se déroula ainsi.

Objet.

Mot.

Répétition.

Encore.

Et encore.

Pain.

Eau.

Main.

Pierre.

Feu.

Maison.

Terre.

Ciel.

Arbre.

Homme.

Femme.

Les progrès étaient lents.

Très lents.

Parfois frustrants.

Certaines sonorités lui semblaient impossibles à reproduire correctement.

Les villageois éclataient alors de rire.

Jamais méchamment.

Mais suffisamment pour lui rappeler à quel point il était perdu.

Pourtant, il s'accrochait.

Parce qu'il n'avait pas le choix.

Chaque mot appris représentait une petite victoire.

Une pierre supplémentaire dans le pont qui le séparait de ce monde.

À midi, Alaric connaissait déjà une dizaine de mots.

À la fin de l'après-midi, presque vingt.

Rien d'impressionnant.

Mais c'était un début.

Pour la première fois depuis son réveil, il avait l'impression d'avancer.

De reprendre un minimum de contrôle sur sa situation.

Les jours passèrent.

Puis une semaine.

Le rythme du village devint progressivement familier.

Alaric apprit à reconnaître les heures simplement en observant les activités des habitants.

Le lever du soleil.

Le travail dans les champs.

Les repas.

Les rassemblements du soir autour des feux.

Il fut installé dans une petite maison vide à la lisière du village.

Une habitation modeste.

Mais confortable selon les standards locaux.

Il n'était pas prisonnier.

Pas vraiment.

Personne ne l'enfermait.

Personne ne l'attachait.

Mais deux ou trois habitants gardaient toujours un œil sur lui.

Par précaution.

Comme on surveillerait un animal inconnu.

Ou un étranger dont on ignore encore les intentions.

Les villageois continuaient de se méfier.

Cependant, la peur des premiers jours diminuait lentement.

La curiosité prenait sa place.

Les enfants furent les premiers à s'approcher.

Toujours les enfants.

Ils semblaient incapables de résister au mystère qu'il représentait.

Ils riaient de son accent catastrophique.

Corrigeaient ses erreurs.

Lui apprenaient de nouveaux mots.

Parfois même de nouvelles insultes sans qu'il le sache.

Ce qu'ils trouvaient extrêmement drôle.

Alaric le découvrit à ses dépens lorsqu'une vieille femme faillit lui jeter un seau d'eau dessus après qu'il l'eut saluée avec ce qu'il croyait être une formule de politesse.

Les enfants avaient ri pendant plusieurs minutes.

Depuis, ils riaient chaque fois qu'ils le croisaient.

Et lui n'avait toujours aucune idée de ce qu'il avait dit.

Au bout de deux semaines, son vocabulaire avait considérablement augmenté.

Pas assez pour tenir une conversation.

Mais suffisamment pour comprendre certaines choses.

Des mots isolés.

Des phrases simples.

Des expressions courantes.

Petit à petit, le monde autour de lui cessait d'être un bruit incompréhensible.

Par exemple :

Les habitants n'étaient pas pauvres.

Du moins pas selon leurs critères.

Ils vivaient simplement.

Travaillaient énormément.

Et semblaient profondément attachés à leur communauté.

Tout le monde connaissait tout le monde.

Les repas étaient souvent partagés.

Les décisions importantes semblaient prises collectivement.

La survie dépendait du groupe.

Pas de l'individu.

Autre chose.

Quelque chose qui troublait de plus en plus Alaric.

Personne ne semblait connaître quoi que ce soit du monde moderne.

Au début, cela lui avait paru évident.

Après tout, il était dans un village isolé.

Mais plus le temps passait, plus cela devenait étrange.

Personne n'avait entendu parler :

Des voitures.

Des trains.

De l'électricité.

Des téléphones.

Des avions.

D'Internet.

Même les concepts les plus simples semblaient totalement inconnus.

Comme si le monde entier avait grandi sans jamais découvrir ces choses.

Comme si elles n'avaient jamais existé.

Une hypothèse ridicule commençait parfois à apparaître dans son esprit.

Une hypothèse qu'il rejetait aussitôt.

Parce qu'elle était impossible.

Absurde.

Complètement folle.

Voyager dans un autre endroit était déjà difficile à accepter.

Voyager dans une autre époque ?

Non.

C'était impossible.

Cela n'existait que dans les romans et les films.

Et pourtant...

Chaque jour apportait de nouveaux indices.

Chaque jour rendait cette idée un peu moins absurde.

Le soir de sa deuxième semaine, Alaric était assis devant sa maison.

Le soleil disparaissait lentement derrière les collines.

Le ciel prenait une teinte rouge orangée.

L'air était plus frais.

Les habitants terminaient leurs tâches.

Les animaux étaient ramenés dans les enclos.

La fumée des feux de cuisson montait doucement dans le ciel.

Un groupe d'hommes discutait près d'un feu.

Comme souvent.

Grâce aux progrès réalisés, il comprenait désormais quelques mots isolés.

Pas suffisamment pour suivre une conversation.

Mais assez pour reconnaître certains sons.

Il écoutait distraitement.

Sans réelle attente.

Puis soudain, un mot attira son attention.

Un mot qu'il n'avait jamais entendu auparavant.

Les hommes le répétèrent plusieurs fois.

Toujours le même.

Alaric fronça les sourcils.

Quelque chose dans sa sonorité lui semblait étrangement familier.

Très familier même.

Comme un souvenir enfoui.

Comme un nom entendu des centaines de fois autrefois.

Il tendit l'oreille.

Essayant de saisir davantage de contexte.

Mais les hommes changèrent rapidement de sujet.

Le mot disparut.

La conversation continua.

Et Alaric resta là.

Pensif.

Son regard se perdit vers les flammes.

Une étrange sensation s'était installée au fond de son ventre.

Comme si ce simple mot avait réveillé quelque chose dans sa mémoire.

Quelque chose d'ancien.

Quelque chose qu'il n'arrivait pas encore à identifier.

Il passa plusieurs minutes à essayer de s'en souvenir.

Sans succès.

Mais l'impression demeurait.

Persistante et Troublante.

Pour la première fois depuis son arrivée, il avait le sentiment que les réponses qu'il cherchait commençaient à se rapprocher.

Comme si un voile invisible commençait lentement à se déchirer.

Et il ignorait encore à quel point cette intuition était juste.

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