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Alaric l'immortel

Chapter 4 / 195

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Chapitre 4 — Un monde différent

Alaric l'immortel

Un mois s'était écoulé depuis son arrivée.

Du moins, c'était ce qu'Alaric estimait.

Sans calendrier.

Sans montre.

Sans téléphone.

Sans aucun des repères auxquels il avait été habitué toute sa vie.

Mesurer le temps était devenu étonnamment difficile.

Au début, il avait essayé de compter précisément les jours.

Chaque matin, il traçait discrètement une marque sur un morceau de bois trouvé près de sa maison.

Puis il avait oublié.

Puis perdu le morceau de bois.

Puis cessé d'essayer.

Il comptait désormais les jours grâce aux levers et couchers du soleil.

Rien de plus.

Le soleil apparaissait derrière les collines.

Le soleil disparaissait derrière les collines.

Et une nouvelle journée s'ajoutait aux précédentes.

Sa vie avait fini par adopter le rythme du village.

Un rythme lent.

Régulier.

Presque immuable.

Il se réveillait à l'aube.

Souvent avant même que les premiers habitants ne quittent leurs maisons.

Il aidait là où il pouvait.

Transportait du bois.

Réparait des clôtures.

Creusait des fossés.

Portait des charges.

Travaillait durant la journée.

Puis rentrait lorsque le soleil disparaissait derrière les collines.

Une routine simple.

Primitive.

Mais efficace.

Et surtout...

Réelle.

Beaucoup trop réelle pour être un rêve.

Les rêves ne duraient pas un mois.

Les rêves ne laissaient pas des ampoules aux mains.

Les rêves ne provoquaient pas des douleurs musculaires au réveil.

Les rêves ne sentaient pas la terre humide, la fumée des foyers ou la sueur après une journée de travail.

Chaque jour qui passait rendait l'hypothèse du rêve un peu plus ridicule.

Et cela l'inquiétait davantage.

Parce que si ce n'était pas un rêve...

Alors qu'était-ce ?

Ce matin-là, Alaric aidait plusieurs villageois à déplacer des pierres destinées à réparer un mur.

Une partie de la structure s'était effondrée après plusieurs jours de pluie.

Les habitants avaient donc décidé de la reconstruire immédiatement.

Comme toujours.

Sans attendre.

Sans se plaindre.

La tâche était épuisante.

Le soleil tapait déjà fort malgré l'heure matinale.

La poussière collait à la peau.

La sueur coulait dans son dos.

Ses bras lui faisaient mal.

Ses épaules également.

Pourtant, personne ne se plaignait.

Personne.

Les habitants semblaient habitués à ce mode de vie.

Comme s'ils avaient toujours vécu ainsi.

Ce qui était probablement le cas.

Pour eux, transporter des pierres n'avait rien d'exceptionnel.

C'était simplement une autre tâche parmi tant d'autres.

Une nécessité.

Une partie normale de l'existence.

Alaric, lui, venait d'un monde où des machines accomplissaient ce genre de travail.

Cette pensée lui traversa l'esprit alors qu'il soulevait un nouveau bloc de pierre.

Il imagina brièvement une pelleteuse.

Un camion.

Une grue.

N'importe quoi.

Puis il se rappela qu'ici, ces mots n'avaient aucun sens.

Et que personne ne comprendrait ce qu'ils désignaient.

— Alaric !

Il tourna la tête.

Le jeune Démos lui faisait signe avec enthousiasme.

Le garçon devait avoir une douzaine d'années.

Peut-être treize.

Alaric n'en était pas certain.

Depuis plusieurs semaines, il était devenu son principal professeur de langue.

Et aussi sa principale source d'ennuis.

Démos adorait rire de ses erreurs.

Ce qui arrivait souvent.

Très souvent.

Le garçon semblait considérer l'apprentissage du grec comme un jeu particulièrement amusant.

Surtout lorsque son élève échouait.

— Pierre !

annonça fièrement le garçon en désignant le bloc qu'ils transportaient.

Alaric leva les yeux au ciel.

— Oui... pierre.

— Non.

Démos éclata immédiatement de rire.

Puis répéta le mot grec.

Lentement.

En articulant chaque syllabe.

Encore.

Alaric tenta de l'imiter.

Le résultat provoqua un nouveau fou rire.

Le garçon dut même s'appuyer contre le mur pour reprendre son souffle.

— Ce n'était pas si mauvais.

protesta Alaric.

Démos répondit quelque chose en grec.

Puis secoua vigoureusement la tête.

Manifestement, si.

C'était mauvais.

Très mauvais.

Même après un mois, certaines sonorités lui résistaient.

Sa langue refusait simplement de coopérer.

Et cela amusait énormément les habitants.

Ses progrès restaient pourtant impressionnants.

Du moins selon les villageois.

Et selon lui aussi.

Lorsqu'il repensait à son arrivée, il réalisait à quel point la situation avait changé.

Au début, chaque conversation ressemblait à un bruit incompréhensible.

Une succession de sons dépourvus de sens.

Aujourd'hui, ce n'était plus le cas.

Il pouvait désormais comprendre des phrases simples.

Poser quelques questions.

Répondre à certaines d'entre elles.

Demander de l'aide.

Comprendre des instructions.

Reconnaître des mots de plus en plus nombreux.

Les conversations restaient difficiles.

Mais elles n'étaient plus impossibles.

Et cela changeait tout.

Grâce à cela, il commençait à comprendre le monde qui l'entourait.

Un monde qui devenait chaque jour plus étrange.

Plus il apprenait, plus certaines choses lui semblaient anormales.

Au début, il avait attribué ces différences à son ignorance.

À son manque de compréhension de la langue.

Mais désormais, cette explication ne suffisait plus.

Les habitants parlaient souvent de cités voisines.

De marchés.

De commerçants.

De guerres lointaines.

De récoltes.

De routes.

De caravanes.

Mais jamais de royaumes.

Jamais d'empereurs.

Jamais de nations comme celles qu'il connaissait.

Personne ne disait : « notre pays ».

Personne ne parlait d'un gouvernement central.

Chaque région semblait gouvernée séparément.

Chaque cité paraissait indépendante.

Comme si le concept même de pays n'existait pas.

Cette idée lui semblait profondément étrange.

Presque dérangeante.

Comme s'il observait une version incomplète du monde.

Un autre détail le troublait.

La religion.

Les villageois faisaient régulièrement des offrandes.

De petites offrandes.

Du vin.

Du pain.

Des fruits.

Parfois quelques fleurs.

Parfois une poignée de céréales.

Des gestes simples.

Naturels.

Personne ne semblait les considérer comme extraordinaires.

Mais elles n'étaient destinées ni au Dieu chrétien, ni à aucune religion qu'il connaissait.

Plusieurs noms revenaient régulièrement.

Des noms qu'il commençait à reconnaître.

Sans vraiment savoir pourquoi.

Zeus.

Héra.

Poséidon.

Athéna.

Apollon.

Artémis.

La première fois qu'il les avait entendus, il n'y avait pas prêté attention.

Son esprit était alors occupé par des problèmes bien plus urgents.

Manger.

Comprendre.

Survivre.

Mais désormais...

Quelque chose le dérangeait.

Quelque chose qu'il n'arrivait pas encore à formuler.

Ces noms lui semblaient familiers.

Trop familiers.

Comme des souvenirs oubliés qui refusaient de remonter complètement à la surface.

En fin d'après-midi, alors qu'il revenait des champs avec plusieurs villageois, un bruit attira leur attention.

Des sabots.

Des chevaux.

Plusieurs chevaux.

Le son résonnait sur le chemin principal.

Tout le monde tourna la tête.

Une petite caravane approchait du village.

Deux chariots.

Quelques gardes.

Et plusieurs voyageurs.

L'agitation gagna immédiatement les habitants.

Les visiteurs étaient rares.

Très rares.

Dans un monde où les déplacements étaient longs et dangereux, chaque arrivée constituait un événement.

Les enfants accoururent.

Les adultes abandonnèrent leurs tâches.

Même l'ancien sortit de sa maison.

Alaric observa la scène avec curiosité.

Les nouveaux arrivants semblaient mieux équipés que les villageois.

Leurs vêtements étaient de meilleure qualité.

Leurs armes également.

Le cuir de leurs sandales paraissait neuf.

Leurs manteaux étaient décorés.

Leurs chariots transportaient des marchandises soigneusement protégées.

Des marchands, probablement.

L'un d'eux descendit de son chariot.

Puis commença à discuter avec les habitants.

Comme d'habitude, Alaric ne comprenait qu'une partie de la conversation.

Mais certains mots lui parvenaient.

Des mots familiers.

Des noms de lieux.

Des noms qu'il entendait pour la première fois.

Corinthe.

Argos.

Mégare.

Ces mots provoquèrent chez lui une étrange sensation.

Comme s'il les avait déjà entendus quelque part.

Il en était certain.

Absolument certain.

Mais où ?

À l'école ?

Dans un documentaire ?

Dans un livre ?

Son esprit fouilla sa mémoire sans parvenir à trouver une réponse claire.

Et cette incapacité l'agaça plus qu'il ne l'aurait cru.

La soirée se poursuivit autour d'un grand feu.

Comme souvent lorsqu'un voyageur arrivait.

Les habitants apportèrent de la nourriture.

Du pain.

Des olives.

Du fromage.

Un peu de vin.

Les voyageurs racontaient des histoires.

Les villageois écoutaient avec attention.

Alaric également.

Même s'il ne comprenait qu'un mot sur trois.

Il essayait.

Toujours.

Chaque phrase était une occasion d'apprendre.

Chaque erreur une leçon.

Il suivait donc les conversations avec concentration.

Tentant de reconstituer le sens général à partir des mots qu'il connaissait.

C'était alors qu'il l'entendit.

Un nom.

Prononcé plusieurs fois.

Au cours de la même conversation.

Un nom qui fit immédiatement réagir plusieurs habitants.

— Athênaï...

Puis encore.

— Athênaï.

Alaric se figea.

Cette fois, il connaissait ce nom.

Ou plutôt sa version moderne.

Athènes.

Son cœur accéléra légèrement.

Une simple coïncidence.

Ça devait être une coïncidence.

Forcément.

Il existait des milliers de villes portant des noms similaires.

Ce n'était pas une preuve.

Absolument pas.

Pourtant...

Une inquiétude nouvelle commença à naître en lui.

Une inquiétude discrète.

Insidieuse.

Parce que ce nom venait s'ajouter aux autres.

Et que la liste commençait à devenir longue.

Trop longue.

Plus tard dans la nuit, alors que tout le village dormait, Alaric restait assis devant sa maison.

Le regard tourné vers les étoiles.

Le feu central s'était presque éteint.

Le village était silencieux.

Seuls quelques insectes troublaient l'obscurité.

Athènes.

Zeus.

Poséidon.

Athéna.

Corinthe.

Argos.

Pris séparément, ces noms ne signifiaient rien.

Mais ensemble...

Ils formaient une image.

Une image qu'il refusait encore de regarder en face.

Parce qu'elle était absurde.

Impossible.

Son esprit rationnel rejetait catégoriquement cette idée.

Et pourtant...

Pour la première fois depuis son arrivée, une question apparut clairement dans son esprit.

Une question qu'il n'avait jamais osé formuler.

Et si ce n'était pas seulement l'endroit qui était différent ?

Et si c'était aussi l'époque ?

Aussitôt, il secoua la tête.

Non.

Impossible.

Voyager dans l'espace était déjà inconcevable.

Voyager dans le temps relevait de la folie pure.

Aucune logique ne permettait d'expliquer une telle chose.

Aucune science.

Aucune théorie sérieuse.

Et pourtant...

Les noms continuaient de s'accumuler.

Les indices également.

Comme les pièces d'un puzzle qu'il refusait encore d'assembler.

Il avait finalement trouvé une hypothèse encore plus folle que toutes les précédentes.

Mais malgré tous ses efforts...

Cette pensée refusa de disparaître.

Elle resta là.

Tapie dans un coin de son esprit.

Silencieuse.

Persistante.

Et cette nuit-là, pour la première fois, Alaric eut du mal à trouver le sommeil.

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