Les jours qui suivirent furent étranges.
Depuis la venue des marchands, l'esprit d'Alaric ne trouvait plus le repos.
Au début, il avait essayé d'ignorer ce malaise.
De continuer comme avant.
De se convaincre qu'il ne s'agissait que d'une réaction passagère.
Après tout, les marchands apportaient toujours des nouveautés. Des histoires venues de régions lointaines. Des noms inconnus. Des coutumes différentes.
Rien d'exceptionnel.
Et pourtant...
Cette fois, c'était différent.
Il continuait à travailler.
À apprendre la langue.
À aider les habitants du village.
À transporter du bois.
À réparer des clôtures.
À accompagner les chasseurs ou les bergers lorsque l'occasion se présentait.
Extérieurement, rien n'avait changé.
Mais intérieurement, quelque chose s'était fissuré.
Les noms qu'il entendait désormais ne disparaissaient plus aussitôt de sa mémoire.
Ils s'accrochaient à lui.
Comme des crochets.
Comme des échos venus d'un passé qu'il connaissait déjà.
Athènes.
Corinthe.
Argos.
Zeus.
Athéna.
Chaque fois qu'il entendait l'un de ces mots, une sensation étrange traversait son esprit.
Une impression de familiarité.
Comme lorsqu'on reconnaît un visage aperçu autrefois sans parvenir à se souvenir où.
Ces mots tournaient sans cesse dans sa tête.
Jour après jour.
Nuit après nuit.
Comme les pièces d'un puzzle qu'il refusait encore d'assembler.
Parce que la seule image possible était absurde.
Complètement absurde.
Et pourtant...
Plus il essayait de l'ignorer, plus elle revenait.
Ce matin-là, Alaric accompagnait Démos jusqu'au puits du village.
Le soleil venait à peine de se lever.
Une légère brume flottait encore au-dessus des champs.
Les habitants commençaient leurs activités quotidiennes.
Des femmes transportaient des paniers.
Des hommes conduisaient des animaux vers les pâturages.
Des enfants couraient déjà partout malgré les protestations de leurs parents.
Démos, lui, semblait incapable de rester silencieux plus de quelques secondes.
Le jeune garçon portait un seau presque aussi grand que lui.
Ce qui ne l'empêchait pas de parler sans interruption.
Comme toujours.
Alaric comprenait désormais suffisamment la langue pour suivre une conversation simple.
Du moins lorsque Démos ne parlait pas trop vite.
— Les marchands partent aujourd'hui.
— Je sais.
— Ils vont vers le sud.
— D'accord.
— Puis vers la mer.
— D'accord.
— Ensuite vers Sparte.
Alaric s'arrêta net.
Le monde sembla se figer pendant une fraction de seconde.
Le seau qu'il portait faillit lui échapper des mains.
L'eau à l'intérieur oscilla dangereusement.
— Quoi ?
Démos le regarda sans comprendre.
— Sparte.
Le garçon répéta naturellement le mot.
Comme s'il n'avait aucune importance.
Comme s'il venait simplement de mentionner un village voisin.
Mais Alaric sentit son cœur manquer un battement.
Puis un second.
— Répète.
— Sparte.
Le garçon fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Alaric ne répondit pas immédiatement.
Son regard restait fixé sur le vide.
Sparte.
Il avait parfaitement entendu.
Sparte.
Pas un mot ressemblant.
Pas un nom proche.
Pas une erreur de compréhension.
Sparte.
Le nom résonna dans son esprit avec une force démesurée.
Comme un coup de tonnerre.
Comme une porte qui s'ouvrait brusquement sur quelque chose qu'il refusait encore de voir.
Toute la journée, ce nom resta gravé dans son esprit.
Pendant qu'il travaillait.
Pendant qu'il mangeait.
Pendant qu'il parlait avec les habitants.
Pendant qu'il réparait une clôture avec deux fermiers.
Pendant qu'il aidait une vieille femme à transporter des sacs de grain.
Même lorsqu'il essayait de se concentrer sur autre chose.
Sparte.
Sparte.
Sparte.
Le mot revenait sans cesse.
Une simple coïncidence.
Voilà tout.
Il devait exister des dizaines d'endroits portant ce nom.
Ou peut-être avait-il mal compris.
Oui.
C'était probablement ça.
Son grec était encore loin d'être parfait.
Il avait forcément mal compris.
Il se répéta cette explication encore et encore.
Comme un homme qui tente de colmater une fuite avec ses mains.
Mais plus il y réfléchissait...
Moins il y croyait.
Le soir venu, les marchands se préparaient à reprendre la route.
Le village entier semblait s'être rassemblé pour assister à leur départ.
Les animaux étaient chargés.
Les sacs attachés.
Les derniers échanges commerciaux se terminaient.
Des poignées de main étaient échangées.
Des promesses de retour formulées.
Alaric observait la scène de loin.
Le cœur lourd.
Puis il aperçut le chef de la caravane.
Une idée lui traversa soudain l'esprit.
Simple.
Évidente.
Peut-être pouvait-il vérifier.
Une bonne fois pour toutes.
Peut-être qu'après cela, il pourrait enfin se débarrasser de cette obsession ridicule.
Il s'approcha.
Le marchand le reconnut immédiatement.
Tout le monde connaissait désormais l'étranger blond.
Certains le regardaient encore avec curiosité.
D'autres avec sympathie.
Quelques-uns avec méfiance.
Mais tous savaient qui il était.
Alaric prit une inspiration.
Puis désigna la route.
— Sparte ?
Le marchand hocha la tête.
— Oui. Sparte.
Puis il désigna une direction.
Vers le sud.
Alaric sentit son ventre se nouer.
Il continua.
— Athènes ?
Le marchand hocha encore la tête.
Dans une autre direction.
Puis il cita plusieurs autres noms.
Corinthe.
Argos.
Thèbes.
Chaque réponse frappait Alaric comme un coup de marteau.
Chaque mot détruisait un peu plus les explications qu'il s'était construites.
Il posa encore quelques questions maladroites.
Le marchand répondit avec patience.
Sans comprendre l'effet que chacune de ses paroles produisait.
Pour lui, il ne faisait que décrire le monde.
Pour Alaric...
Le monde était en train de changer.
Cette nuit-là, il ne dormit presque pas.
Assis devant sa maison, il regardait les flammes du foyer mourir lentement.
Les braises rougeoyaient dans l'obscurité.
Le village dormait.
Seuls quelques chiens aboyaient parfois au loin.
Son esprit travaillait sans relâche.
Athènes.
Sparte.
Corinthe.
Thèbes.
Les dieux grecs.
Les temples.
Les sacrifices.
Les lances.
Les tuniques.
Les récits entendus depuis son arrivée.
Les coutumes.
Les mots.
Les noms.
Tout était là.
Tout.
Comme si quelqu'un avait placé sous ses yeux des centaines d'indices pendant des semaines.
Et qu'il avait refusé de les voir.
Il passa une main tremblante sur son visage.
— Non...
Le mot lui échappa malgré lui.
— Non... non...
Il refusait encore d'y croire.
Parce que si cette conclusion était vraie...
Alors tout le reste devenait possible.
L'impossible devenait réel.
Et cette idée était plus terrifiante que n'importe quel monstre.
Au milieu de la nuit, une image surgit dans sa mémoire.
Une salle de classe.
Des néons blancs.
Des tables alignées.
Le bruit des stylos.
Un professeur d'histoire.
Une carte projetée au mur.
La Grèce antique.
Les cités grecques.
Athènes.
Corinthe.
Thèbes.
Et surtout...
Sparte.
Il revit les contours de la péninsule.
Les noms inscrits sur la carte.
Les explications du professeur.
Les guerres médiques.
Les Perses.
Les hoplites.
Les batailles.
Des souvenirs qu'il croyait oubliés.
Le sang quitta son visage.
Pour la première fois depuis son arrivée, il ne parvint plus à trouver une explication rationnelle.
Toutes avaient disparu.
Une à une.
Jusqu'à ce qu'il ne reste qu'une seule possibilité.
Une possibilité terrifiante.
Le lendemain, il se rendit auprès de l'ancien.
Il avait préparé sa question pendant toute la nuit.
La langue restait difficile.
Mais il pensait pouvoir se faire comprendre.
L'ancien l'écouta attentivement.
Puis Alaric demanda :
— Quelle année ?
L'homme sembla surpris.
Comme si la question elle-même était étrange.
Il réfléchit un instant.
Puis répondit quelque chose.
Une longue phrase.
Trop longue.
Alaric ne comprit presque rien.
L'ancien recommença plus lentement.
Cette fois-ci, quelques mots émergèrent du brouillard.
Roi.
Jeux.
Lunes.
Olympiade.
Des concepts qu'Alaric connaissait mal.
Très mal.
Mais suffisamment pour comprendre une chose.
Ils ne comptaient pas les années comme lui.
Pas avec des chiffres simples.
Pas avec un calendrier moderne.
Le temps était mesuré autrement.
À travers les règnes.
Les saisons.
Les événements importants.
Les Jeux olympiques.
Les générations.
Il passa le reste de la journée à poser des questions.
Toujours plus de questions.
Parfois maladroites.
Parfois incompréhensibles.
Parfois si confuses que les habitants éclataient de rire avant d'essayer de répondre.
Mais peu à peu, certaines réponses commencèrent à apparaître.
Des réponses fragmentées.
Incomplètes.
Et pourtant suffisantes.
Les Perses.
Le Grand Roi.
Les guerres.
Les cités grecques.
Les alliances.
Les rivalités.
Les traditions.
Tout concordait.
Absolument tout.
Chaque nouvelle information renforçait la même conclusion.
Et cette conclusion devenait de plus en plus impossible à nier.
Le soleil se couchait lorsqu'Alaric retourna seul sur la colline dominant le village.
Le même endroit où il avait aperçu la fumée pour la première fois.
Le même endroit où il était venu réfléchir tant de fois depuis son arrivée.
Le vent soufflait doucement.
Les champs ondulaient sous la lumière dorée du crépuscule.
Au loin, les montagnes se découpaient sur l'horizon.
Le monde semblait paisible.
Éternel.
Comme s'il avait toujours existé ainsi.
Pendant longtemps, il resta immobile.
Sans bouger.
Sans parler.
Puis il leva les yeux vers l'horizon.
Son cœur battait lentement.
Lourdement.
Comme s'il avait compris quelque chose que son esprit refusait encore d'accepter.
Finalement, il murmura :
— Je suis vraiment ici...
Sa voix tremblait.
À peine audible.
— Je suis vraiment dans la Grèce antique...
Le silence lui répondit.
Aucun réveil.
Aucune explication.
Aucun retour à la réalité.
Seulement le vent.
Et l'immensité du monde.
Pour la première fois depuis son arrivée, Alaric accepta l'idée qu'il avait tenté de fuir pendant des semaines.
Il n'était pas perdu dans un pays inconnu.
Il n'était pas prisonnier d'un rêve.
Il n'était pas devenu fou.
D'une manière que personne ne pourrait expliquer...
Il avait traversé le temps.
Et quelque part au sud, bien au-delà des collines, se trouvait une cité dont le nom résonnait encore dans toute l'Histoire.
Sparte.
La cité des guerriers.
La cité de Léonidas.
La cité dont les exploits avaient traversé plus de deux millénaires.
Une cité qui, pour lui, appartenait autrefois aux livres.
Aux films.
Aux documentaires.
Et qui existait désormais réellement.
Quelque part.
Sous ce même ciel.
Dans ce même monde.
Sans le savoir, il venait de franchir une étape bien plus importante que son arrivée dans ce monde.
Il venait d'accepter la vérité.