Le terrain d'entraînement était devenu silencieux.
Un silence étrange.
Presque inhabituel.
Quelques instants plus tôt encore, les recrues s'entraînaient, se bousculaient, plaisantaient entre elles. Les cris des instructeurs résonnaient dans l'air chaud de l'après-midi.
Puis l'instructeur avait appelé Alaric.
Et tout s'était arrêté.
Comme si chacun pressentait ce qui allait suivre.
Toutes les recrues observaient désormais la scène.
Certaines souriaient déjà.
D'autres échangeaient des paris à voix basse.
Quelques-uns se donnaient même des coups de coude amusés.
L'issue semblait évidente pour tout le monde.
L'étranger allait se faire corriger.
Comme tous les autres avant lui.
Peut-être même pire.
L'instructeur spartiate se tenait immobile au centre du terrain.
Le bâton d'entraînement reposait dans sa main comme une simple branche.
Il ne semblait pas particulièrement impressionnant.
Pas de muscles gigantesques.
Pas de posture théâtrale.
Pas de démonstration de force.
Et pourtant, personne ici n'aurait voulu l'affronter.
À côté de lui, Alaric paraissait presque impressionnant.
Grand.
Large d'épaules.
Solide.
Son corps avait déjà changé depuis son arrivée en Grèce.
Les mois de travail physique, les longues marches et les entraînements avaient effacé une bonne partie de la faiblesse qu'il avait connue autrefois.
Vu de loin, il ressemblait désormais à un guerrier.
Mais les apparences étaient trompeuses.
Et les Spartiates le savaient.
Parce qu'eux faisaient la différence entre un homme fort...
Et un homme capable de survivre à un combat.
L'instructeur leva légèrement son bâton.
— Attaque.
Alaric cligna des yeux.
— Quoi ?
Il avait cru mal entendre.
L'homme ne bougea pas.
— Attaque.
Quelques recrues éclatèrent de rire.
L'une d'elles lança :
— Ça ne va pas durer longtemps.
Une autre répondit :
— Je lui donne trois respirations.
Les rires redoublèrent.
Alaric sentit ses joues chauffer.
Il serra davantage son bâton.
Très bien.
Puisque c'était ce qu'il voulait.
Il inspira profondément.
Essaya de se rappeler tout ce qu'il avait observé depuis son arrivée.
Les positions.
Les mouvements.
Les exercices.
Puis il chargea.
Ce fut un désastre.
Un désastre absolu.
L'instructeur bougea à peine.
Un simple pas sur le côté.
Si léger qu'Alaric eut presque l'impression qu'il n'avait pas bougé du tout.
Puis le bâton du Spartiate décrivit un mouvement rapide.
Trop rapide.
Alaric ne le vit même pas venir.
Une douleur fulgurante explosa dans ses jambes.
Ses appuis disparurent instantanément.
Le monde bascula.
Le ciel remplaça le sol.
Puis le sol remplaça le ciel.
Il s'écrasa lourdement dans la poussière.
L'air quitta brutalement ses poumons.
Les rires éclatèrent immédiatement.
Plus forts cette fois.
Plus nombreux.
Alaric grogna.
Toussa.
Puis se releva tant bien que mal.
L'instructeur n'avait même pas changé d'expression.
Comme si rien ne s'était passé.
Comme si faire tomber un homme deux fois plus grand que lui ne demandait aucun effort.
— Encore.
Pas de moquerie.
Pas de colère.
Pas de satisfaction.
Juste un ordre.
Cette fois, Alaric attaqua plus prudemment.
Il avança lentement.
Observa les pieds de son adversaire.
Ses épaules.
Ses mains.
Il tenta de frapper le torse.
L'instructeur n'était déjà plus là.
Il tenta la tête.
Le coup traversa le vide.
Puis les jambes.
Encore raté.
Aucun coup ne toucha.
Aucun.
Chaque attaque semblait prévisible.
Comme si l'homme lisait ses intentions avant même qu'il ne bouge.
Comme si son corps annonçait chacun de ses gestes.
Puis soudain...
CRAC.
Une douleur traversa son avant-bras.
Violente.
Brutale.
Son bâton lui échappa.
Le choc avait été si violent que ses doigts s'étaient ouverts malgré lui.
Il recula d'un pas.
Sous le choc.
L'instructeur resta immobile.
— Encore.
Les heures suivantes furent humiliantes.
Alaric tomba.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Parfois après quelques secondes.
Parfois après quelques échanges.
Jamais plus longtemps.
Chaque tentative se soldait par un échec.
Chaque erreur était immédiatement punie.
Un mauvais appui.
Un coup trop lent.
Une garde trop ouverte.
Une hésitation.
Le bâton spartiate trouvait toujours sa cible.
Toujours.
Les coups pleuvaient.
Sur les bras.
Les jambes.
Les épaules.
Le dos.
Jamais assez forts pour le mutiler.
Toujours assez forts pour lui apprendre quelque chose.
Ou du moins essayer.
Au début, les recrues riaient.
Beaucoup.
Elles commentaient chaque chute.
Chaque erreur.
Chaque humiliation.
Puis peu à peu...
Les rires diminuèrent.
Parce qu'elles commencèrent à remarquer quelque chose.
L'étranger revenait toujours.
Même après les coups.
Même après les chutes.
Même après les blessures.
Même lorsqu'il avait visiblement mal.
Même lorsqu'il peinait à respirer.
Il se relevait.
Toujours.
Sans protester.
Sans demander grâce.
Sans chercher d'excuse.
Il se relevait.
Et attaquait encore.
Encore.
Et encore.
Au bout d'un moment, certains cessèrent même de sourire.
Parce qu'ils connaissaient cette sensation.
Cette fatigue.
Cette douleur.
Et ils savaient combien il était difficile de continuer.
En fin d'après-midi, Alaric était couvert de bleus.
Son visage était enflé.
Une coupure ornait sa lèvre.
Son bras gauche lui faisait horriblement mal.
Il soupçonnait même une côte fêlée.
Chaque respiration était douloureuse.
Chaque mouvement semblait demander un effort immense.
La sueur et la poussière collaient à sa peau.
Ses jambes tremblaient.
Ses mains aussi.
L'instructeur le fixa longuement.
Comme s'il évaluait quelque chose.
Puis il déclara :
— Assez.
Le mot résonna presque comme une délivrance.
Alaric resta quelque seconde immobile.
Essayant simplement de reprendre son souffle.
Puis il hocha la tête.
Pour une fois, il était d'accord.
La nuit fut terrible.
Chaque mouvement réveillait une nouvelle douleur.
Même s'allonger était difficile.
Lorsqu'il se tournait sur le côté, sa côte protestait.
Lorsqu'il bougeait son bras, une douleur remontait jusqu'à son épaule.
Même respirer profondément devenait désagréable.
Alaric resta longtemps éveillé.
Le regard fixé sur le plafond de l'auberge.
Autour de lui, les autres voyageurs dormaient déjà.
Certains ronflaient.
D'autres murmuraient dans leur sommeil.
Lui restait immobile.
Il avait mal partout.
Absolument partout.
Pourtant...
Quelque chose au fond de lui refusait d'abandonner.
Il revoyait les mouvements de l'instructeur.
Encore et encore.
Sa précision.
Son équilibre.
Sa maîtrise.
La façon dont chaque geste semblait parfaitement calculé.
La manière dont il économisait ses forces.
Dont il contrôlait la distance.
Dont il transformait la moindre erreur en ouverture.
Pour la première fois, Alaric réalisait à quel point les guerriers antiques étaient dangereux.
Les films.
Les séries.
Les documentaires.
Rien ne préparait à la réalité.
Dans son ancien monde, on parlait souvent des batailles antiques comme de quelque chose de primitif.
De brutal.
De simple.
C'était faux.
Terriblement faux.
Ce qu'il avait vu aujourd'hui relevait presque d'un art.
Un art mortel.
Et il n'en connaissait encore que les bases.
Le lendemain matin, il se leva avec difficulté.
Son corps protesta immédiatement.
Chaque muscle semblait avoir décidé de se venger.
Il grimaça en s'asseyant.
Puis davantage encore en se mettant debout.
Pourtant, quelque chose lui sembla étrange.
Son bras lui faisait moins mal.
Beaucoup moins mal.
Il fronça les sourcils.
C'était impossible.
La blessure de la veille aurait dû être bien pire.
Il observa son avant-bras.
L'hématome était toujours présent.
Mais il paraissait déjà plus clair.
Moins gonflé.
Comme s'il avait plusieurs jours de guérison derrière lui.
Il toucha doucement la zone.
La douleur était là.
Mais atténuée.
Anormalement atténuée.
— Étrange...
Il attribua cela à son imagination.
À l'adrénaline.
Au repos.
À n'importe quoi.
Certainement pas à autre chose.
Puis il reprit sa route vers le terrain d'entraînement.
Lorsqu'il arriva, plusieurs recrues le remarquèrent immédiatement.
Certaines éclatèrent de rire.
D'autres secouèrent la tête avec incrédulité.
Quelques-uns échangèrent des regards surpris.
Personne ne s'attendait à le revoir aussi vite.
Après la correction de la veille, beaucoup pensaient qu'il disparaîtrait pendant plusieurs jours.
Peut-être davantage.
L'instructeur, lui, leva simplement les yeux.
Puis observa les bleus sur son visage.
Son bras.
Sa démarche encore légèrement raide.
Un silence s'installa.
Les recrues elles-mêmes cessèrent de parler.
Finalement, l'homme demanda :
— Pourquoi es-tu revenu ?
La question semblait sincère.
Pas moqueuse.
Pas agressive.
Simplement sincère.
Alaric réfléchit quelques secondes.
Il aurait pu répondre beaucoup de choses.
Qu'il voulait devenir plus fort.
Qu'il voulait survivre.
Qu'il voulait comprendre ce monde.
Mais aucune de ces réponses ne lui sembla juste.
Alors il répondit simplement :
— Parce que je ne sais toujours pas me battre.
Le silence dura une seconde de plus.
Puis deux.
Pour la première fois depuis leur rencontre, l'instructeur sembla hésiter.
À peine.
Une fraction de seconde.
Quelque chose passa dans son regard.
Peut-être du respect.
Peut-être simplement de la curiosité.
Puis il désigna un bâton posé près du terrain.
— Alors prends-le.
Autour d'eux, les recrues recommencèrent à se rassembler.
Mais cette fois, l'ambiance était différente.
Les sourires avaient disparu.
Les plaisanteries aussi.
Et cette fois...
Personne ne riait.